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La chasse à l’insolite

Ecrit par Mbarek Housni 17.04.15 dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture

La chasse à l’insolite

 

 

Je suis photographe et je vadrouille tout le temps à la recherche de scènes susceptibles d’être insolites. Lorsqu’elles se présentent, une forte excitation m’envahit et je fais tout pour ne pas les rater. Mes yeux, mes doigts et tout mon corps ne font alors qu’un. Je me transforme en une machine qui capte des photos avec la frénésie d’un possédé pris dans une bulle qui se dissipe par la suite. En général, je me sens délivré, comme après avoir pris un bain.

Un jour, une de ces situations inopinées se manifesta devant moi à la suite d’un concours de circonstances, dans l’allée d’un petit square. Un coin paisible et accueillant, niché entre deux ruelles, juste après le quai de Béthune. On était au mois de novembre et il faisait froid. Le ciel était bas jetant sur le monde les ombres doucereuses d’un automne paisible. Seuls de légers remous de feuilles qui jonchaient la terre brisaient cette quiétude.

Je venais de passer un moment à contempler une sculpture représentant Arthur Rimbaud. Elle montrait une horizontalité déroutante où le corps du poète, couché sur le côté, était disloqué en deux, les jambes devant le torse. On aurait dit qu’il rêvait, le regard fixe et la joue appuyée sur la paume de la main, drapé dans le bronze où l’artiste l’avait coulé. Sur le socle, je lus la célèbre phrase : « L’homme aux semelles devant » mais où le mot « vent » est remplacé par « devant ». Dérouté et étonné, je continuai ma flânerie tout en la répétant à voix basse quand une scène insolite m’attira. Un tremblement vif gagna même mes membres.

Une autre phrase me faisait face que je lus à la suite de la première, presque instinctivement : « L’homme au sommeil de vent ». Elle était inscrite en blanc sur une des planches horizontales du dossier d’un banc sur lequel un homme était étendu. La superposition des deux phrases sur mes lèvres déclencha un déclic dans ma tête, et un courant de poésie comme vaporeux m’emballa. Je penchai mon buste en avant, à quelques mètres de lui, et je m’apprêtai à le prendre en photo. Il ne risquait pas de rouspéter ni de protester, car il sommeillait profondément et ronflait par saccades, les bras noués sur sa poitrine. C’était un clochard. Un SDF entortillé dans des vêtements fripés : un jean et un gros blouson avec capuche couvrant sa tête engoncée dans un bonnet qui lui cachait le front. Il chaussait de vieilles baskets et une forte odeur de pisse se dégageait de son corps immobile.

Mais à l’instant même où mon index tremblant toucha le bouton de mon appareil, une jeune fille investit l’allée et passa tout près de moi. Elle marqua un bref mouvement d’arrêt, les yeux grands ouverts. Une moue d’indignation tordit les commissures de ses lèvres. Ses regards étonnés semblaient dire : vous n’avez rien de mieux à faire ? Photographier ce pauvre malheureux !

Je savais que ma situation était incongrue et un semblant de honte avait bien frôlé ma conscience. Comme à chaque fois que je me trouve en proie à l’impérieuse envie de prendre une photo insolite. Là encore, je n’avais guère le choix. C’était plus fort que moi. Ayant satisfait ma passion sans tarder, je me sentis après dans l’obligation de fournir une explication à la jeune fille. Elle me toisait des pieds à la tête. Je la détaillais à mon tour. Elle était blonde, avait la taille fine et un beau visage juvénile aux traits légèrement anguleux et pourtant lisses qui émergeait au milieu d’une écharpe enroulée autour de son cou en plusieurs cercles. Un charme doux et secret émanait de sa personne. Je me précipitai vers elle et lui adressai la parole avant qu’elle ne parte avec son air sévère et choqué. Sans m’en rendre compte réellement, je lui demandai :

– Voulez-vous me prendre en photo s’il vous plaît ?

Prise de court, elle hésita et recula d’un pas, effarouchée.

– Et en plus, vous voulez que je sois votre complice !! répondit-elle en accompagnant ces mots d’un geste de refus de sa main droite.

Elle jeta un regard compatissant sur l’homme endormi puis s’attarda sur mon visage en prenant l’attitude de quelqu’un qui mijote une décision sans parvenir à l’articuler. De mon côté, je devais entreprendre une action, quelque chose pour dissiper ses doutes. Car ses yeux me perçaient et tel un triangle de lumière projeté d’en haut et écrasant mes épaules, j’avais l’impression d’être démuni. J’étais comme pris en faute, en flagrant délit de vol d’une intimité en sommeil, même si j’avais mes raisons artistiques.

– Permettez-moi de vous expliquer. Venez par ici…

Je tendis la main et lui indiquai la statue de Rimbaud un peu en retrait vers la gauche. Elle hésita une fraction de seconde, regarda dans la direction que je lui montrais. Elle écarquilla les yeux.

– Je passe par ici chaque jour. C’est Rimbaud !

Je ne répliquai pas sur-le-champ et je marquai temps d’arrêt à mon tour. Étrangement, l’illustre poète paraissait maintenant endormi. Un sommeil d’éternité, les yeux ouverts. Passé un moment, j’intimai à la jeune fille de lire la phrase écrite sur le socle de la sculpture. Elle lit d’abord avec les yeux puis à haute voix : l’homme aux semelles de vent. Elle esquissa un léger sourire, mais juste après, se montrant perplexe, une question se formula sur ses lèvres :

– Où voulez-vous en venir ?

D’un signe de la tête, je lui montrai le clochard et l’entraînai en lui prenant légèrement le coude. Elle me suit presque docilement. Je l’incitai à lire la phrase écrite en blanc sur le dossier du banc. Elle émit cette fois-ci un large sourire et me regarda différemment, comme me sachant gré d’une telle découverte.

– Vous savez maintenant ce que j’avais capté avec mon appareil…

– Je crois, oui.

– Je ne peux laisser passer une pareille situation.

– Mais c’est presque un viol d’intimité personnelle.

– Pour la bonne cause puisqu’il s’agit d’un poète, me précipitai-je de répliquer.

– Vous êtes sûr qu’il en est un ?

– En tout cas, il s’est inspiré de l’illustre poète qu’il côtoie ici, vous ne trouvez pas ?

Elle ne parut pas convaincue sans pour autant quitter un air un tantinet admiratif que ses yeux brillants reflétaient. Je me sentais délivré du poids d’un remords. Car c’était la première fois qu’on me surprenait en train de transgresser, via la photo, une de ces vies effacées dont Paris regorge. Ces vies qui nécessitent d’user ses semelles pour les dénicher et les saisir. Afin de faire vivre le souvenir des oubliés, en quelque sorte. Et je trouvai avec qui  partager ce secret, ce qui me réconforta et allégea le fardeau de l’équivoque qu’il recelait.

– Accepteriez-vous maintenant de me prendre en photo avec mon modèle ?

De la tête, elle fit un signe affirmatif. Bizarrement, un soleil complice fit son apparition à ce moment-là. Je pris position près du banc, de manière à avoir la sculpture de Rimbaud dans le champ du viseur de l’appareil. Elle prit la photo, attendit un moment puis vérifia sur l’afficheur la netteté de l’image. Puis elle poussa un léger cri :

– Mais il y a mon reflet, là !

Je regardai à mon tour.

– Ça ne fait rien ! Merci beaucoup.

Une fois partie, j’admirai la silhouette de son corps allongée à mes pieds, ailée comme traînée par le vent. On était quatre personnes captées pour l’éternité ; à un détail près : j’étais le seul debout et dépossédé de mon appareil photo dont je ne me séparais jamais !

 

Mbarek Housni

 


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A propos du rédacteur

Mbarek Housni

 

Membre de l’union des écrivains du Maroc

Membre de l’association marocaine des critiques de cinéma

Membre de l’association marocaine des enseignants de la langue et de la littérature françaises (AMALEF)

Activités d’écriture :

Des nouvelles en français publiées dans des suppléments littéraires, revues, et sur des  sites littéraires spécialisés.

Publication de chroniques culturelles depuis 1996 dans les quotidiens marocains Albayane (pour une bonne partie), L’Opinion, Libération, Le Quotidien du Maroc, etc.

Publications :

Gorgées de vers, Poésie, édité et vendu sur internet (Editions Mille-poètes, Canada)

L’étrange ne tue pas, Nouvelles en français, Editions L’Universelle, Casablanca, 2012

Nouvelles marocaines, collectif, en français, Editions Casa Express, Casablanca, 2013