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L'obscur travaille, Henri Meschonnic

Ecrit par Didier Ayres 02.02.12 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Poésie

L’obscur travaille, Ed. Arfuyen, Janvier 2012, Paris-Orbey, 98 p., 9 €

Ecrivain(s): Henri Meschonnic

L'obscur travaille, Henri Meschonnic

Comment parler de la poésie sinon en faisant suivre les citations jusqu’à l’instant où il paraît possible que le poème se fasse entendre ? Pour ma part, j’ai toujours trouvé difficile d’écrire sur l’œuvre d’un poète, parce qu’il y a un feuilletage typique à la poésie, une épaisseur que l’on connaît, à la lecture, mais que n’arrive pas à rendre le flot continu de l’escorte du discours critique.

Cependant, rien n’empêche d’essayer. Et pour le cas présent avec le recueil d’Henri Meschonnic, L’Obscur travaille, publié cette année par l’éditeur Arfyuen, l’occasion est bienvenue. Et pour pallier aux questions que je soulevais dans mon introduction, j’ai pensé, un moment, faire une lecture approfondie du Meschonnic critique, qui œuvrait depuis 1970 dans le champ de la réflexion sur la littérature et la philosophie, en allant vers ses livres successifs autour de la poétique. Mais pour finir, et pour affronter seul à seul le silence et la quasi nudité des poèmes de cet ultime recueil, j’ai choisi la voie la plus simple, et j’ai lu, espérant pouvoir m’allier assez à l’auteur pour porter un peu de lumière sur les poèmes, sinon, sur la poésie.

Silence, donc, raréfaction des images, peu ou pas de couleurs ou de métaphores, et pour finir une impression de pas dans la neige – deux pieds de neige sur le plancher écrivait Kerouac –, d’une empreinte, laissée par un absent, de la nudité, du soustraire, la recherche d’une quintessence, d’une voix de dedans presque sourde car ténue, labile.

Par exemple, la figure de l’arbre, dont il est souvent question, et qui revient aussi sous l’aspect du nœud. Est-ce l’évocation de la fabrication des fibres plutôt que la beauté d’un feuillage d’octobre que cherche l’auteur ? Ou encore dans la nodosité, l’enlacement des fils ? Bien plus, disons, comme point où la tige est entée, ce qui ouvre sur une idée importante du Nouveau Testament – et nous savons que Meschonnic a traduit la Bible à différentes reprises. C’est cette pièce nouvelle au manteau, ce vin jeune qui demande un petit vase nouveau, que je vois, mais tout touché par la brièveté des vers, leur caractère concis en quelque sorte.

Voyons encore, le ciel, le rapport du poète au ciel, aux nuages aussi. On y tend à la dématérialisation, parce que justement tout est extrêmement nu. Même chose encore pour le degré de silence, bizarrement, du poème, qui souligne d’abord ce qui manque, ce qui est absent, ce qui doit venir aussi, la promesse. Donc, non pas du bruit mais l’appel en dedans de soi, pour l’articulation d’un langage, d’une langue. Donc, un acte de communication, voire d’offrande. Car tout est tourné vers l’autre, ce fameux autre soi-même.

On pourrait voir une sorte de cantique, le chant pour la présence, le témoignage de l’amour pour le prochain, pour refaire l’unité.


chaque passant et passante

vit en moi

quelque chose que je ne sais pas

change en moi

s’augmente en moi

c’est ma foule en moi

des flots de moi à sentir

sentir


Et, j’avais à l’esprit, et de mémoire, ce  poème de Guillevic : Dans la rue/ des regards/ sacrifient/ des regards. C’est donc çà l’école de la retenue, du sobre, de la tension intérieure, du face à face.

Par ailleurs comme avancée dans notre étude, et cela frappe tout à fait, l’emploi de l’intransitivité, des verbes d’exister ou de mouvement ; donc, un soi qui n’a pas d’objet, qui n’a pas de transitivité. Il y a à mon sens une attitude, disons, morale, dans cette conduite qui va vers l’absent, qui dérobe le soi pour l’autre soi-même. Car c’est une construction intellectuelle, certes, mais qui s’épaule sur la vie elle-même, et dont le poème témoigne, c’est évident. Comme l’épaulement d’une absence, la continuité de soi dans l’objet absent.

Faire ensemble avec le ciel, pour revenir à notre idée, c’est être absorbé, dilaté, et en même temps rendu à soi-même ; le monde est nôtre parce que, augmenté de signes, plus large que soi et qu’ainsi, le langage est petit, modeste, clair, presque diaphane.


je fais du feu

quelque chose de moi

est dans ce feu

la flamme me monte

ce feu c’est mon image

c’est pourquoi je me regarde

dans ce feu


C’est la fusion, la combustion, le vrai feu cette fois-ci, qui envahit le poète – de mémoire encore une fois ce vers de Michaux Je cherche un être à envahir –, et cela parce qu’il n’y a pas de transitivité, et que l’objet doit être approprié, capturé, et rendu à la vérité, en soi ; le feu, donc, qui brûle dans le for intérieur.

Et les exemples suivent : parce que tu entres en moi (p. 83) ; le bleu est en moi (82) ; je deviens l’arbre/je deviens l’oiseau (p. 80) ; je bois le temps (p. 76). Absorption, nature fiévreuse des images, et d’autant plus à même, que tout est dépouillé, presque minimal, comme les derniers grands monochromes d’Aurélie Nemours. Donc un monde sans images, iconoclastique en ce sens, où les mots s’épurent, deviennent comme des pointes. Oui, extrêmement nus.


Didier Ayres


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A propos de l'écrivain

Henri Meschonnic

Henri Meschonnic, né à Paris le 18 septembre 1932 et mort à Villejuif le 8 avril 2009, est un théoricien du langage, essayiste, traducteur et poète français. Il a notamment été lauréat des prix Max Jacoben 1972 et Mallarmé en 1986.

Il a reçu à Strasbourg en 2005 le Prix de littérature francophone Jean Arp pour l'ensemble de son œuvre

En 2007, il a été le lauréat du grand prix international de poésie Guillevic-ville de Saint-Malo. Membre de l'Académie Mallarmé depuis 1987.

Henri Meschonnic est régulièrement intervenu dans le Forum des langues du monde. Il fut président du Centre national des lettres, devenu en 1993 Centre national du Livre.

 

 

A propos du rédacteur

Didier Ayres

Rédacteur

Je suis né durant l’automne soixante-trois, à la veille de la Toussaint, ce dont le sens m’est apparu bizarrement il y a peu. Toujours est-il que j’ai vécu quatre vies.

La première, celle de l’enfance, où je ne me souviens que de l’ennui, et aussi d’une sorte de mélancolie douceâtre, sans doute liée à mon tempérament.

La deuxième, assez confuse elle aussi, et qui m’a permis de voyager, mais aussi de traverser les difficiles années de formation à la vie, liées aux derniers avatars de mon adolescence.

La troisième, cette fois-ci totalement en rapport avec l’écriture et qui sont les années où j’ai expérimenté les formes et les contenus. Il ne reste que très peu de traces de ses travaux.

Puis, vient la quatrième vie, celle d’aujourd’hui, qui m’a amené en Limousin, sur les terres paternelles, grands-paternelles, et arrières-grands-paternelles, ce qui veut dire avec une certaine puissance de travail autour de la difficile et trop incontournable figure du père.


Commentaires (2)

  • hugo savino
    hugo savino
    10 Février 2012 à 19:22 |

    Cher M, Didier Ayres: j`ai beacoup aimé votre commentaire. Et aussi, la présence de Jack Kerouac dans une lecture de Meschonnic. Pour moi, ça fait une différence. À mon avis il faut frotter l´oeuvre de Meschonnic contre les oeuvres des grands écrivains du siécle. Kerouac-Meschonnic: deux bibliques. Je lis beaucoup Meschonnic et Kerouac en parallèle. Même intelligence critique chez les deux. Chose rare l´intelligence critique. Souvent confondue avec l´érudition. Votre commentaire touche juste:"Car c’est une construction intellectuelle, certes, mais qui s’épaule sur la vie elle-même, et dont le poème témoigne, c’est évident."
    Cordialement,
    Hugo Savino

    • didier ayres
      didier ayres
      10 Avril 2012 à 17:28 |

      monsieur savino, je ne prends connaissance que maintenant de votre commentaire, et vous m'en excuserez
      j'en suis très touché, d'autant plus que kérouac est absolument majeur et que je le recommande souvent aux jeunes impétrants littéraires, ce que je fais également pour copi, koltès et quelques auteurs de cinéma ici ou là que je connais -ceci est à titre d'exemple et n'est bien entendu pas exhaustif
      suivez-vous l'actualité poétique contemporaine?
      n'hésitez pas à me répondre, j'essaierai d'être plus vigilant
      bien à vous
      votre
      da.

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