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L’insomnie Jean-Luc Lagarce (par Pauline Moussours)

Ecrit par Pauline Moussours 12.02.19 dans La Une CED, Ecriture, Récits

L’insomnie Jean-Luc Lagarce (par Pauline Moussours)

 

Vers quatre heures, vers la fin du mois, je lis Jean-Luc Lagarce et je pleure. Enfin non, je ne pleure pas, mais j’en ai envie. Parce que c’est vrai. Je crois que c’est cela surtout, l’écriture vraie. J’aimerais savoir écrire ainsi. Écrire comme on pense, comme on vit, écrire comme lui. J’ouvre ses livres au hasard, souvent, jamais plus d’un mois sans le faire. Je relis des passages, plusieurs phrases, plusieurs pages. Je relis Jean-Luc Lagarce et je pleure. Mais ce n’est pas cela, finalement. Ce n’est pas de pleurer parce que c’est beau. Simplement l’envie de le faire. La possibilité de le faire. Longuement ou non. Pendant le texte, après le texte, qu’importe. C’est un secret de ses mots, de son rythme et de ses virgules. Un secret de la répétition, qui pourtant ne vient jamais raconter les mêmes choses. Un secret d’être bouleversée quand il écrit prendre son bain, plusieurs heures avec un autre, rajoutant parfois de l’eau chaude ; quand il écrit, pour se le demander, si ce n’est pas soi après tout, que l’on regrette le plus.

Après, juste après de le lire, il m’est impossible d’écrire. Je n’y arrive pas. Je ne pense qu’à ses mots à lui, son style à lui. Je ne parviens qu’à le copier, le copier mal comme ici, à cette heure avancée de la nuit.

Il y a dix ans, un peu plus maintenant, je suis arrivée à Paris. C’était un rêve. J’avais dix-huit ans. À l’université, je suivais des cours de cinéma et de théâtre. Mais le théâtre, je n’y connaissais rien, sauf Racine et quelques souvenirs de Molière au collège. Il y avait un professeur que j’aimais bien, qui nous parlait de théâtre contemporain. Il se coiffait comme Elvis Presley. La première semaine, ou quelque chose comme ça, avant Noël, il nous avait suggéré des textes à lire. Il y avait Michel Vinaver, Wajdi Mouawad et Jean-Luc Lagarce. Je découvrais leurs noms. C’était surtout le dernier qui m’interpellait, avec le titre de son texte : Juste la fin du monde. Rien que ça. Juste, comme si ce n’était pas grand-chose. Le soir-même, je me rendis à la Fnac de la rue de Rennes pour l’acquérir. Déjà la couverture me plaisait beaucoup. Ce bleu marine parsemé de nuages des éditions Solitaires Intempestifs (j’apprendrai plus tard qu’il en était l’un des fondateurs).

Rentrée chez moi, je m’allongeai sur mon petit lit de l’époque, au pied de la tour Montparnasse. Je commençai la lecture. Les premiers mots :

« Plus tard, l’année d’après,

– j’allais mourir à mon tour – »

Juste ces mots-là pour savoir que je n’allais pas m’arrêter de lire, jusqu’à la fin. Et qu’à la fin, j’allais me dire qu’il fallait que je relise encore. Comme cela arrivait parfois devant certains films, que l’on aimerait revoir tout de suite. Mais pour un livre, c’était la première fois. J’avais la sensation de découvrir le plus beau des textes. Un texte parfait. J’étais fière.

Le lendemain, dans le métro, je recommençai à le lire et je me disais qu’ils étaient tous jaloux de moi, les autres passagers. À cette époque, j’étais secrètement amoureuse d’une fille de l’université. Nous partagions certains cours d’amphithéâtre sur le cinéma muet. Je ne savais rien d’elle. Pas même son prénom. Je ne l’ai jamais su d’ailleurs. J’aimais les imaginer, selon ce que j’observais d’elle et j’avais finalement choisi celui de Suzanne, le prénom d’un des personnages du texte de Jean-Luc Lagarce.

« Suzanne voudrait partir,

elle l’a déjà dit peut-être,

aller loin et vivre une autre vie

(ce qu’elle croit)

dans un autre monde, ces histoires-là ».

Suzanne s’asseyait dans le fond de l’amphithéâtre. Elle arrivait en avance et j’envisageai cette stratégie d’arriver encore plus tôt qu’elle. Ainsi, elle me verrait assise en allant s’asseoir à son tour. Elle me verrait assise, le livre entre les mains et peut-être me remarquerait-elle. Car moi, j’avais déjà remarqué des gens grâce à la couverture des livres qu’ils lisaient. J’aimais bien. Elle ne m’a jamais regardée. Ou si peu. Au bout de quelques semaines, j’ai commencé à lui en vouloir. À l’ignorer complètement. Et puis c’est passé. Comme c’était venu, probablement.

« Je ne suis pas arrivé ce matin, j’ai voyagé cette nuit,

je suis parti hier soir et je voulais arriver plus tôt »

Bref, je n’ai jamais revu cette fille, qui de toute évidence, préférait les garçons. Mais lorsque j’ai relu ce texte, cette nuit, j’ai pensé à elle. C’est drôle de penser à quelqu’un qui n’a jamais rien su de vous. J’avoue l’avoir cherchée sur un réseau social (peut-être deux ou trois). Simple curiosité d’un espionnage contemporain. En inscrivant les lettres de son prénom, Suzanne, je me disais que c’était fou, tout de même, qu’elle s’appelle ainsi comme dans le livre. Plusieurs minutes passèrent avant que je me souvienne avoir inventé son prénom.

Savez-vous combien de Suzanne sont répertoriées à Paris ? Énormément.

« et d’une certaine manière,

c’est beaucoup mieux »

Toujours à la Fnac de la rue de Rennes, deux ou trois ans après ma découverte de Jean-Luc Lagarce, je croisai un autre de ses livres, en évidence sur le présentoir du rayon Théâtre. Ce furent d’abord les silhouettes de la couverture qui attirèrent mon regard et au-dessus, en lettres blanches, un titre. Encore un. Le Pays lointain. Dès les premières pages, je compris qu’il s’agissait d’une version réécrite et plus longue de Juste la fin du monde. Comment avais-je pu passer à côté si longtemps ? C’est à cette période environ, je crois, avant l’année 2010, que j’ai commencé à écrire. Écrire vraiment. Avant ce n’était rien. Je ne savais rien. Si peu. Et puis j’ai pensé. J’ai compris ça. L’écriture pouvait être plus que le seul récit d’une histoire.

« et chacun restait silencieux, c’était la fin de notre jeunesse ».

Je voudrais juste, il me semble, une simple idée dans l’insomnie, dans l’insomnie du texte, savoir parler des autres comme Jean-Luc Lagarce parle de lui. Savoir parler de moi comme il parle de lui. Dans la distance et la proximité. Savoir parler comme il parle de son œil abîmé par un nuage, tout à la fin ; comme il parle d’un choix de restaurant à La Haye, pour finalement finir à la cafétéria. Et c’est une belle soirée quand même.

 

Pauline Moussours

 

Extraits en italiques : Juste la fin du monde Le Pays lointain : Jean-Luc Lagarce, Les Solitaires Intempestifs Éditions.

 

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A propos du rédacteur

Pauline Moussours

 

Pauline Moussours. Vit, travaille et écrit à Paris depuis 2008. Quelques-uns de ses textes sont à lire sur son blog : https://dix-mille-avenues.tumblr.com/

 

Publications :

2018 : Larmes, un texte publié sur Le Lampadaire, site de création littéraire

http://le-lampadaire.fr/13-14

Longue phrase dans la nuit, un texte publié sur Remue.net, revue de littérature contemporaine en ligne

http://remue.net/spip.php?article9514

 

2017 : 5 poèmes publiés sur Recours au Poème, revue de poésie en ligne

https://www.recoursaupoeme.fr/pauline-moussours-jetais-la/