Identification

L’homme qui n’existait pas, Habib Ayyoub

Ecrit par Claire Mazaleyrat 26.05.14 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Maghreb, Nouvelles, Barzakh (Alger)

L’homme qui n’existait pas, 165 pages

Ecrivain(s): Habib Ayyoub Edition: Barzakh (Alger)

L’homme qui n’existait pas, Habib Ayyoub

 

La voix de ceux qui n’existent pas

En sept nouvelles, Habib Ayyoub dresse un portrait saisissant de l’Algérie contemporaine, peuplée d’êtres déclassés, fantasmatiques, sans illusions et pourtant pétris de la matière même des rêves. La nouvelle dont le recueil tire son titre raconte comment un jeune homme, qui n’a plus de nom ni d’identité, mais que le narrateur appellera par commodité Sid Ali, redonnant par le statut de personnage un semblant de réalité à cet homme, perd toute trace d’existence au hasard d’une rencontre amoureuse avec une jeune femme, dont il tombe amoureux, et qui le quittera au petit matin en emportant les documents, papiers d’identité, tous les vestiges de son existence.

Le récit est celui d’une désillusion amoureuse et d’un traquenard, car il s’avère que la jeune femme, apparemment perdue au milieu de nulle part, créature en perdition comme il en tombe parfois dans les rêves d’un jeune homme, est mandatée par les autorités à des desseins administratifs et précis, sinistres comme le système entier dont elle est une émanation mensongère. Sa première apparition pourtant annonce tout l’espoir d’un rendez-vous avec le destin :

« J’ai vu la première fois cette fille dans une de ces villes improbables, gonflées de rien du tout, et pleine d’ex-nomades, venus s’installer par tribus entières, chassés par la misère, transformant une bourgade coloniale en grosse agglomération étouffante, surpeuplée et sans âme. Elle traversait la rue défoncée, élégante dans une tenue qui l’apparentait à une extra-terrestre sans la moindre trace de gêne, perchée sur des chaussures à talons hauts retenues aux mollets par de fines lanières de cuir qui lui donnaient un air aguichant dans cet espace sans femme. Se promener accoutrée d’une robe moulante arrivant à mi-cuisses, au milieu de cet univers plein de poussière d’hommes en rut, représentait déjà une performance : ou cette femme n’était qu’une grue qui se serait trompée de trottoir, ou elle était inconscience et parfaitement insensible aux remous qu’elle provoquait sur son passage. De plus, elle traînait derrière elle, en plus d’un parfum qui vous aurait fait bander un saint, une de ces valises à roulettes, commune dans les aérogares, mais qui en ces lieux ne faisait que renforcer l’aspect surréaliste de la scène » (p.21).

A l’aridité suffocante de ces rues sans âme, de ces tribunaux sans justice, de ce pays désœuvré et désolé dans lequel se succèdent les jours de misère, Ayyoub superpose une autre réalité, celle de cette beauté tapageuse, certes illusoire, celle des espoirs avortés trop tôt, celle des amoureux qui chaque soir se retrouvent, tristes et désolés, sur un banc sous l’appartement d’une bienveillante concierge, celle des rendez-vous dans une gare avec une femme qui vous transforment un homme. La chute est d’autant plus brutale que l’espoir que voient surgir les pages a été profond. Ainsi de ce portrait de Boualem, le héros de La gare de l’Agha, finissant par comprendre que cette femme avec laquelle chaque jour il prenait un café, parlant d’amour et d’une petite vie à faire refleurir le désert, n’avait jamais été autre chose qu’un agent statisticien incapable de se défaire de cet importun :

« Un jour pourtant, un triste jour, il attendit, attendit, manquant son boulot, traînant de longues heures dans la gare, puis encore le lendemain et le surlendemain et le jour d’après… Une semaine entière, tandis que ses collègues, mi-moqueurs, mi-navrés pour lui, ayant fini par tout connaître de son histoire, ne manquaient pas un jour de venir l’espionner à la gare, remarquant qu’il ne se parfumait plus, ne se changeait plus aussi systématiquement, ne se rasait plus. Des poches apparurent sous ses yeux injectés de sang : il ressemblait de plus en plus à un clochard, et avait en un rien de temps pris un aspect effrayant » (p.57).

Cette déchéance de l’homme amoureux correspond à tout le recueil marqué par le ton grinçant, parfois cependant très drôle quand il s’agit de la satire de la justice dans Le tribunal d’exception qui caractérise ces histoires douces-amères. Le rire du désespoir en somme. Car tous ces hommes trahis, amants délaissés ou vieilles concierges protégeant des amours clandestines avant que le couple même qu’elle lorgnait avec bienveillance n’occupe clandestinement son propre appartement en toute bonne conscience, regardant défiler sous le balcon d’autres amours, d’autres histoires qu’ils imaginent plus romanesques que la leur, tous ces personnages truculents ou désolants, attachants le plus souvent, composent l’image d’une société délabrée, qui rêve encore d’une beauté fugitive et erre seule dans des gares bondées et vides. Comme Sid Ahmed, « authentique survivant des années d’illusion » qui donne sa propre « version des faits » face à l’interrogatoire absurde de la police, image de l’anonymat de ces visages innombrables auxquels le Système a dénié depuis des lustres tout espoir d’être quelqu’un (on appelle fréquemment « Ahmed » un inconnu en Algérie, à défaut de pouvoir le nommer). Ou bien ces Ali, Boualem, Ahmed, rêvent d’un jardin dans le désert, de magies targuies ressuscitées par des femmes amoureuses pour empêcher des avions de décoller.

A cet âge de la désillusion dénoncé avec humour et tristesse, s’ajoute une dimension très critique de l’Algérie contemporaine et de ses institutions ubuesques, notamment dans La Véritable version des faitsou Le tribunal d’exception, qui mettent en scène les démêlés de citoyens ordinaires avec l’arbitraire et la violence de la justice. Dans cette dernière nouvelle, le héros H’sino est jugé à l’issue de plusieurs années de prison, et relâché, non pour son innocence, mais « avant que les prisonniers ne se transforment tous en saints et en ermites » à son image. Ayyoub donne de ces juges un portrait délicieux d’absurdité :

« Dans la salle de relaxation, assis en cercle, le dos rond, une demi-douzaine de juges corrompus devisaient gaiment de leur beau métier, sauf qu’une ombre pesait sur leur joyeux conciliabule : là-haut, tout là-haut, un de leurs pairs, bombardé récemment président du Conseil Constitutionnel, aurait refusé qu’ils soient payés tout de suite avec une augmentation – oh, bien modique –, malgré les instantes recommandations du Grand Commandeur en personne, et pourquoi s’il vous plaît ? A cause d’un point-virgule éhonté » (p.86).

La suite de les montrer tous les six, tête en bas, en train de se curer les ongles des doigts et des pieds en sifflotant un air de cornemuse niçoise, avec moult précisions sur la manière dont cet air avait pu arriver aux oreilles de ces juges de Barbarie Septentrionale, à l’occasion de leur circoncision après un long périple à travers le bassin méditerranéen. Le burlesque de la scène vire à un véritable délire, pendant comique au délire qui préside au déroulement de la justice dans ce pays improbable – et tellement ressemblant à celui de l’auteur – où l’on statue, tête en bas, dans une parodie de justice, du statut des condamnés. Mais cette folie révèle aussi la violence d’un système réel où les individus sont expédiés ad patres pour des raisons dérisoires, à l’issue de procédures absurdes et délirantes.

Le fantastique devient ici le lieu non seulement de la déploration et du deuil d’un pays perdu, comme ces femmes qui hantent des gares pour disparaître dans un train ou un avion un beau jour, mais de la dénonciation d’une réalité kafkaïenne, où l’impossible devient réel, où l’individu est broyé corps et âme dans les rouages d’une machine à punir, celle du Système qui dénature l’homme et grave dans sa peau la sentence de sa condamnation : l’exil dans ses propres frontières, l’enterrement dans son propre corps, la solitude absolue dans sa conscience malheureuse.

La voix des sans-grade, comme disait Céline, commence à résonner en Algérie, et à dire après vingt ans de guerre civile meurtrière ce qui reste d’un pays à feu à et à sang, marqué par la désillusion et la peur de vivre. Pourvu que d’autres voix se mêlent à celles des Ahmed, des Ali, des Boualem, et surtout, pourvu qu’un jour on les entende.

 

Claire Mazaleyrat

 


  • Vu : 2533

Réseaux Sociaux

A propos de l'écrivain

Habib Ayyoub

 

Habib Ayyoub, auteur algérien de langue française, s’appelle de son vrai nom Abdelaziz Benmahdjoub. Il a choisi ce pseudonyme sur les conseils de ses éditeurs, mais aussi parce que Ayoub est selon ses dires le prophète le plus patient et le plus misérable, tandis qu’Habib en arabe est l’ami. L’auteur se veut donc « l’ami du pauvre » auquel il rend hommage dans tout ce recueil. L’homme qui n’existait pas a été précédé, aux éditions Barzakh, de plusieurs recueils de nouvelles et romans : C’était la guerre, Le Palestinien, Vie et mort d’un citoyen provisoire, Le Gardien, etc. Après des études de sociologie et de cinéma, Ayyoub a été correspondant de presse et journaliste économique pour le quotidien Liberté, en s’adonnant à la littérature.

 

A propos du rédacteur

Claire Mazaleyrat

Lire tous les articles de Claire Mazaleyrat

 

Née en 1981, j'ai enseigné plusieurs années en région parisienne et vis actuellement à Oran, en Algérie.

Je m'intéresse évidemment à la littérature, française et étrangère, contemporaine. Je suis particulièrement attachée à la littérature sud-américaine, et à la littérature maghrébine, du fait de ma situation géographique. J'écris des articles de critique plus proches de la chronique de lecture subjective que de la critique académique sur mon blog.