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L’Énigme Tolstoïevski, Pierre Bayard (par Ahmed Slama)

Ecrit par Ahmed Slama 22.10.18 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Les éditions de Minuit

L’Énigme Tolstoïevski, 2017, 160 pages, 16,50 €

Ecrivain(s): Pierre Bayard Edition: Les éditions de Minuit

L’Énigme Tolstoïevski, Pierre Bayard (par Ahmed Slama)


Pierre Bayard est l’auteur d’une œuvre foisonnante, depuis maintenant une quinzaine d’années. Il prolonge son travail, toujours aux Éditions de Minuit, sur cet auteur trop méconnu malgré l’influence décisive qu’il a pu exercer sur la littérature mondiale ; je veux bien évidemment parler de Léon-Fiodor Tolstoïevski.

C’est toujours ainsi avec Pierre Bayard, un livre, une fiction théorique, un paradoxe. Bayard est multiple ; aidé de sa loupe textuelle, il scrute avec attention les œuvres policières, vient corriger un auteur, Conan Doyle, une autrice, Agatha Christie, débusquant à chaque fois le bon assassin (1). D’autres fois, Pierre se joue des frontières, là où certains parlent de livres lus et livres non-lus, lui y établit un continu, et nous apprend à parler des livres que l’on n’a pas lus idem pour le plagiat, celui-ci peut se faire en des sens divers ; ainsi émerge Le Plagiat par anticipation.

Enfin Bayard se fait le psychanalyste qu’il est, il relit Freud et applique la littérature à la psychanalyseL’Enigme Tolstoïevski creuse dans ce sillon. Et cette Énigme,c’est d’abord celle du multiple que nous sommes, de l’ensemble de ces personnalités que subsume notre être. Mais avant de saisir l’enjeu de ces personnalités multiples, il nous faut passer par la déconstruction d’un mythe.

La fin d’un mythe :

Les mythes littéraires ont de tout temps existé, certains durent quelques années, je pense aux doubles : Émile Ajar – Romain Gary, ou Vernon Sullivan alias Boris Vian ; d’autres mythes ont la peau dure et peuvent durer des siècles, il faut dès lors attendre un Pierre Bayard pour rétablir non pas la vérité, mais une interprétation, car on le sait bien : « Nous avons tort de croire à la vérité, il n’y a que des interprétations » (2).

Après la lecture de L’Énigme Tolstoïevski, il sera difficile de continuer à parler des pseudo deux auteurs russes : Tolstoï et Dostoïevski. Ces deux entités ne furent qu’une ; un seul auteur donc, son nom ? Tolstoïevski. C’est ce que nous démontre brillamment Pierre Bayard au travers de repères chronologiques qui reconstruisent en retraçant la biographie de l’écrivain russe.

Écrire (parler de) sur Tolstoïevski, c’est saisir un continu, celui d’un moi multiple, celui de l’auteur d’abord : « est-ce le même homme qui multiplie les conquêtes féminines, passe des années au bagne pour ses activités politiques, dépense sa fortune au jeu, construit une école pour les paysans de sa propriété et finit seul dans une gare isolée où il a fui le monde après une crise de mysticisme ? » (3).

Une multiplicité qui se trouve dans l’œuvre même Tolstoïevski, Pierre Bayard nous expliquant que c’est bien ce trait qui a induit certains critiques en erreur, scindant un seul auteur en deux entités distinctes. Multiplicité qui régit (et agit) également les personnages de Tolstoïevski. Tout au long de cette Énigme, nous questionnons le mystère de la multiplicité psychique.

Des « moi », des émois :

« Pourquoi suis-je plusieurs ? », la question est posée, comme toujours chez Bayard, de manière sobre, élégante. Et c’est bien aidé par son Art du résumé que nous creusons avec Bayard la question. Les chapitres sont recoupés en trois parties – Passion, Destruction, Réconciliation – où l’on voit comment la théorie des personnalités peut nous permettre d’en apprendre plus sur nos actes, nos faits ; tout ce qui nous fait, en somme.

La passion d’abord, essentiellement amoureuse, avec les personnages de Tolstoïevski ; comment ces « moi » multiples régissent nos relations amoureuses. Il n’y pas d’unicité de la personne. Le désamour par exemple, n’est pas forcément l’évolution d’un sentiment ; passant de l’amour envers une personne à la déperdition de cet amour. Le désamour peut être considéré comme le passage d’une personnalité dominante à une autre. La personnalité qui domine ne rendant pas le premier amour caduc, puisque la première personnalité, qui était amoureuse, existe encore. Cas encore plus éclairant, le polyamour, démontré à travers les personnages de L’Idiot, où l’on voit qu’il n’y a rien d’incohérent à être amoureux de plusieurs personnes en même temps. Puisque ces sentiments simultanés ne sont que l’expression de la multiplicité de nos personnalités.

Ainsi se découvre la manière dont nos personnalités multiples influencent nos vies. À chaque acte, chaque décision, l’une de mes personnalités domine l’ensemble de mon être ; ce n’est pas un individu qui tue, se suicide ou devient dépendant du jeu, mais l’unede ces personnalités qui à ce moment commande l’ensemble de l’individu.

On ne peut comme Bayard s’empêcher dès lors de penser à Proust : « À chaque instant il y avait quelqu’un des innombrables et humbles “moi” qui nous composent qui était ignorant encore du départ d’Albertine et à qui il fallait le notifier », et le texte de Marcel se poursuit, évoquant ce « moi » qu’il n’avait pas revue depuis longtemps.

« Le “moi” que j’étais quand je me faisais couper les cheveux. J’avais oublié ce “moi-là”, son arrivée fit éclater mes sanglots ».

Voilà, comment au travers de cette figure de Tolstoïevski et de son œuvre, se découvre la multiplicité des personnalités qui se nichent en nous. Comment chacune des personnalités prend possession de nous, et nous fait faire tel ou tel acte d’apparence contradictoire ou illogique. Enfin, nous pourrions reprendre pour la figure Tolstoïevski, cette fulgurance que Victor Hugo s’appliquait à lui-même : « Ce sera ma loi d’avoir vécu célèbre et ignoré. Je ne suis connu que de l’Inconnu ».

Ahmed Slama

(1) Dans Le meurtre de Roger Ackroyd (1998) et L’affaire du chien de Baskerville (2008)

(2) Gilles Deleuze, Proust et les signes

(3) L’Enigme Tolstoïevski, p.14

 

 


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A propos de l'écrivain

Pierre Bayard

 

Pierre Bayard est professeur de littérature française à l’Université Paris 8 et psychanalyste. Il est l’auteur de nombreux essais, dont Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ? traduit en une trentaine de langues.

 

A propos du rédacteur

Ahmed Slama

 

Ahmed Slama,

Agenceur de mots littéraire : finaliste du Prix du Jeune Ecrivain Français 2015 et 2016, lauréat du prix de la revue Rue Saint-Ambroise, retrouvez son feuilleton Topologie des Clopes. Agenceur de mots journalistique au BondyBlog. Il se propose, chaque semaine, de cartographier le réseau littéraire numérique à travers sa chronique, LittéWeb, à retrouver dans La Cause Littéraire.