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L’Enfer, Dante (Edition bilingue)

Ecrit par Emmanuelle Caminade 16.04.14 dans La Une Livres, La Table Ronde - La Petite Vermillon, Les Livres, Critiques, Italie, Poésie

L’Enfer, La Table Ronde (La petite vermillon) mars 2014, édition bilingue, traduction de William Cliff, 405 p. 8,70 €

Ecrivain(s): Dante Alighieri Edition: La Table Ronde - La Petite Vermillon

L’Enfer, Dante (Edition bilingue)

 

La parution en collection de poche et en version bilingue d’une nouvelle traduction de L’Enfer de Dante par le poète belge William Cliff pourrait être l’occasion d’affronter cette fameuse Comédie – poème s’inscrivant dans un genre populaire et écrit en langue vulgaire et non en latin – que Boccace qualifia de « divine ». D’affronter au moins sa première partie qui, bien que la plus connue et la plus facile d’accès, n’est pas forcément tant lue. L’occasion aussi pour ceux qui maîtrisent plus ou moins bien l’italien d’oser l’aborder dans sa langue originale, dans ce dialecte toscan médiéval qui fonda l’idiome moderne de la péninsule.

La Comédie est un long poème en tercets d’hendécasyllabes à rimes enlacées, composé de trois cantiques eux-mêmes divisés en trente-trois chants, à l’exception du premier qui en compte un supplémentaire, portant à cent leur nombre total. Un nombre figurant l’unité et confirmant la portée Trinitaire de cette symbolique numérique structurelle et rythmique.

C’est le récit à la première personne d’un voyage imaginaire effectué par Dante dans les trois règnes de l’au-delà chrétien. Le narrateur y rencontre une multitude de personnages dont un grand nombre sont précisément identifiés : figures mythiques de l’Antiquité ou figures historiques, poètes et philosophes, ou personnalités locales et contemporaines. Un parcours initiatique le faisant descendre dans les noirs abîmes de l’Enfer, remonter vers la terre et le Purgatoire avant d’atteindre le Paradis, accédant à une vision lumineuse de la Trinité. Une représentation allégorique illustrant la conception chrétienne du monde de la fin du Moyen-âge, et renvoyant aussi largement aux événements politiques de l’époque qui ensanglantèrent Florence, et dans lesquels Dante Alighieri fut très engagé. A la fois un règlement de comptes dénonçant les ambitions terrestres des papes et une prophétie rédemptrice tant pour l’auteur – qui mena après la mort de Béatrice une vie dissolue – que pour l’humanité entière.

 

« Nel mezzo del cammin di nostra vita

Mi ritrovai per una selva oscura

Ché la diritta via era smarrita » (I, v.1/3)

 

Dans le chant initial qui introduit l’ensemble du poème, le narrateur à mi-parcours de sa vie, perdu au sein d’une forêt obscure – allégorie manifeste de l’errance du poète – aurait rebroussé chemin s’il n’avait rencontré Virgile, son maître révéré, pour l’inciter à se lancer dans l’œuvre immense qui l’attend. Et le chant suivant tient lieu de préface à L’Enfer : le poète encore inquiet y implore ses muses, se comparant avec humilité à ses illustres prédécesseurs qui dans L’Enéide ou dansL’Apocalypse de Saint-Jean ont tenté l’aventure infernale : « Io non son Enëa, io non Paulo sono » (II, v.32). Puis Virgile le rassure en lui apprenant qu’il a été envoyé par Béatrice pour le guider et il retrouve enfin confiance, espérant retrouver sa bien-aimée au terme du voyage. Et ce n’est qu’après avoir traversé le vestibule de l’Enfer où se tiennent ceux qui n’ont pas été baptisés ou ont vécu antérieurement au Christianisme qu’ils pénètrent au chant IV dans les Limbes. L’Enfer se présente comme un cône renversé faisant se succéder neuf cercles et, dès le deuxième, Minos se charge d’y répartir les damnés de manière très précise selon la nature et la gravité de leurs pêchés. On va ainsi s’enfoncer dans l’horreur du Haut Enfer (cercle 1 à 5) au Bas Enfer (cercle 6 à 9), et contempler le spectacle de plus en plus terrifiant des tortures infligées aux damnés par leurs bourreaux démoniaques – détaillées avec beaucoup de réalisme –, tandis que le poète, impressionné, s’enquiert des raisons précises de leur châtiment. Les deux hommes atteignent enfin le point le plus éloigné de Dieu où l’empereur de ce règne douloureux, Lucifer, se charge lui-même du sort peu enviable de Judas, le pire des pêcheurs. Dépassant alors le centre de la terre, ils remontent à la surface en empruntant le chemin creusé par un ruisseau sous l’autre hémisphère.

Celui qui a quelque connaissance en italien découvrira avec plaisir ce dialecte toscan qui malgré ses archaïsmes se comprend assez aisément. Et les déficiences de la traduction – qui l’y aident malgré tout – lui feront d’autant plus savourer la simplicité et la fraîcheur d’une langue vivante et chantante au rythme alerte, une langue précise, concise et imagée. Et il goûtera la forme poétique inaugurée par Dante dans cet ouvrage, cette fameuse « terzina dantesca » enlaçant les tercets en enchaînant leurs rimes comme des anneaux (ABA/BCB/CDC…) qui donne à chacun des chants une extrême fluidité – n’empêchant pas parfois certaines ruptures ménageant des effets de surprise. Mais les nombreuses références dont la formulation était claire pour les contemporains de Dante sont souvent obscures pour le lecteur moderne. Et William Cliff le laisse bien démuni, ayant jugé bon, pour ne pas entraver la « marche du poème », de le priver du nécessaire appareil critique qu’il aurait pu simplement reporter à la fin. Dans un souci de « clarification et simplification du sens », il a curieusement préféré intégrer le contenu d’explications au texte du poème traduit et il a « carrément supprimé des noms inutiles ou des références fastidieuses », procédé que l’on peut juger un peu expéditif ! Des transformations qui affectent essentiellement la deuxième moitié du poème dans laquelle le traducteur s’autorise par ailleurs des coupes là où il n’y a ni énumérations ni références fastidieuses…

Quant au lecteur qui abordera ce chef-d’œuvre de la littérature mondiale directement et quasi exclusivement par sa traduction, il risque d’être déçu. Certes, toute traduction est réductrice, celle de la poésie plus encore et a fortiori celle de Dante, et rien ne remplacera la lecture du texte original. Mais William Cliff opte étonnamment pour « le maintien inaltérable » de décasyllabes (correspondant au vers italien de onze pieds qui accentue la dixième syllabe) réunis en tercets, s’enfermant (même s’il abandonne quand même la rime !) dans une mécanique rigide et destructrice. D’emblée sa traduction s’ouvre sur un tercet consternant si on le compare au tercet original (cf. supra), arrivant à en rompre la fluidité et à en obscurcir le sens avec un enjambement :

 

« Au milieu du chemin de cette vie

je me retrouvai dans une forêt

obscure : j’étais tout à fait perdu ».

 

Et on préférera à cette traduction celle plus littérale, plus souple et plus claire en vers libre de Jacqueline Risset :

 

« Au milieu du chemin de notre vie

je me retrouvai par une forêt obscure

car la voie droite était perdue ».

 

La première moitié du poème est sans doute globalement la plus pénible à lire. On y bute de nombreuses fois sur le sens là où le vers italien est fluide et lumineux, le poète belge s’éloignant de la traduction littérale sans autre raison que la contrainte métrique et parfois même sans aucune contrainte. Il délaisse simplicité et concision pour un vocabulaire littéraire inapproprié et, surtout, pour des tournures lourdes et alambiquées, confinant parfois au charabia. Et s’il ménage des ruptures non voulues par l’auteur, il ne respecte pas celles que ce dernier a souhaitées. Il aime par ailleurs ajouter des répétitions, remplacer les verbes au passé simple par des participes présent plus statiques qui accroissent de plus la fréquence de cette voyelle nasale inconnue en italien. On est ainsi très loin d’approcher la musique du poème, son tissu sonore et sa flexibilité rythmique et, contrairement à l’objectif que le traducteur s’était fixé, loin aussi de la clarté du sens et de la « marche du poème ».

Ni l’adaptation, ni la traduction ne sont donc convaincantes, et William Cliff trahit à mon sens Dante au-delà de ce qui est permis.

 

Emmanuelle Caminade


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A propos de l'écrivain

Dante Alighieri

 

Né à Florence en 1265 et mort en 1321 à Ravenne, Dante Alighieri fut un poète et un homme politique très actif. Son œuvre la plus connue, Commedia, dont l’écriture sera entamée en 1306 et poursuivie jusqu’à sa mort, sera publiée de manière posthume et ne sera appelée Divina Commedia qu’à partir de l’édition de 1555. Cette œuvre qui rencontrera un gros succès dès sa publication imposera – avec les écrits de Pétrarque et de Boccace – le toscan comme langue littéraire.

 

A propos du rédacteur

Emmanuelle Caminade

 

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Rédactrice

Genres : ROMANS – Essais – Poésie

Maisons d'édition : ACTES SUD, GALLIMARD, INCULTE, VERDIER, ZOE, RIVAGES, MERCURE, QUIDAM ...

Domaine de prédilection : Littérature de LANGUE FRANCAISE (Française ou étrangère, notamment en provenance du MAGHREB...)

 

Emmanuelle Caminade est née en 1950, elle vit dans le sud de la Drôme, dans le canton de Grignan.

Elle a fait des études de droit  à Paris mais n'est entrée dans la vie active que tardivement en passant un modeste concours de l'éducation nationale. A la retraite depuis 2006, elle a commencé à écrire, en tant qu'abonnée, dans plusieurs  éditions participatives de Mediapart avant de créer son propre blog littéraire, L'or des livres, en septembre 2008.