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L'Emeraude, Mario Soldati

Ecrit par Myriam Bendhif-Syllas 24.11.12 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Italie, Roman, Gallimard

L’émeraude, traduit de l’italien Nathalie Bauer, Gallimard-Le Promeneur, octobre 2012, 368 p. 26,50 €

Ecrivain(s): Mario Soldati Edition: Gallimard

L'Emeraude, Mario Soldati

 

L’émeraude est l’une des dernières œuvres du prolifique Mario Soldati qui y apparaît sous la figure d’un double, tout comme lui écrivain italien. Dans ce récit, Soldati fait se confondre et se succéder rêve et réalité pour traduire sa vision de l’écriture, ainsi que le montre Pier Paolo Pasolini dans son Avant-propos : « il a institué une identité entre écrire et rêver ». « De même que le rêve produit l’avenir en élaborant le vécu, de même l’écriture produit l’avenir en élaborant l’expérience ».

« Ce rêve, je le construisais, le compliquais, l’embrouillais, le dédoublais ; ce rêve captieux, aventureux, féerique, je le faisais dans le seul but d’atteindre un fragment de ma réalité mesquine, de mon petit moi ».

Le narrateur se trouve à New York en compagnie de sa femme. Il y rencontre un étrange vieillard, « vieille tante ou vieux maquereau, sans doute les deux », qui le reçoit lors d’un dîner étrange. Le comte Gagliani lui révèle son pouvoir occulte et entrouvre pour lui les portes de l’avenir. Il annonce également à son hôte qu’il va partir à Saorge dans le Sud de la France, à la recherche d’une émeraude d’exception qui a appartenu à son père et qui doit lui revenir. Après cette séance de parapsychologie, le narrateur s’engage seul dans ce voyage, se rendant dans le village indiqué.

Et là le récit bascule dans un rêve à plusieurs niveaux où le narrateur devient subitement un autre, tout en ayant conscience d’être lui-même. Cet autre s’appelle Andréa Tellarini, il a un fils et il est peintre. La quête de l’émeraude se poursuit dans le rêve, elle est le seul moyen de retrouver son amour de toujours Mariolina ; cet amour évoqué dans le rêve appartiendrait au réel, il rattache le narrateur à sa véritable identité, fait laissé en suspens à la fin du livre. Commence alors une équipée dans un monde métamorphosé par une Ligne-frontière Nord-Sud des plus dangereuses, organisé par des pouvoirs politiques militaires faisant de l’homosexualité une règle de conduite et de la violence la seule loi. L’émeraude retrouvée doit être portée au Sud, vers une promesse d’amour et d’un avenir meilleur pour Tellarini et son fils. Un village fête un pape inconnu sous le joug de parachutistes ; le peintre rencontre des personnages tous plus étranges les uns que les autres avant de traverser la mer ; il réside dans un camp de tziganes dans une « Rome détruite et déserte », où son fils trouve l’amour ; il vit des étreintes clandestines avec leur passeur un beau Maltais qui est un agent double de Mgr Sheik’l Ouna, puis des retrouvailles décevantes avec Mariolina qui est devenue la favorite du bey. L’émeraude est invendable, il ne peut aimer librement sa bien-aimée ; l’aventure semble un échec. Et tel Alice fuyant son rêve, Tellarini tente de fuir les ennemis qui affluent de toute part.

Le récit est ponctué par un balancement entre les deux univers : la réalité surgit soudain ; le narrateur reprend conscience et sombre à nouveau dans la fiction de son sommeil. Mais le rêve semble plus fort et domine son créateur. Lorsque le réveil définitif survient, Tellarini est sur le point d’être arrêté, déporté, son fils a été abattu. Et dans la chambre d’hôtel, les feuillets se sont accumulés : le narrateur aurait écrit son rêve dans un état de semi-inconscience. Dans ce récit débridé, les univers se télescopent, les religions se rencontrent en un curieux syncrétisme, les mœurs ne semblent plus régies par les mêmes cadres, une vision politique et économique des plus sombres se dessine.

L’émeraude est un roman foisonnant et aride qui préserve son mystère comme cette pierre précieuse qui prend autant de valeur selon les contextes qu’elle soit vraie ou fausse. Mené par les divers rebondissements, pressé par le suspens, le lecteur se verra privé de réponses limpides ; à son tour de laisser agir le rêve.

« Les rêves et les rêveries traversent des contradictions et des incongruités infinies mais, parce qu’ils créent la réalité au lieu de la subir, ils sont le plus souvent construits selon une logique cristalline ».

 

Myriam Bendhif-Syllas


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A propos de l'écrivain

Mario Soldati

 

Mario Soldati est un écrivain et un réalisateur italien. Après un premier roman en 1935, il se consacre au cinéma d’abord comme scénariste puis comme réalisateur, tournant une trentaine de films. Son œuvre littéraire très prolifique compte des romans, de la poésie, des essais, du théâtre.

 

A propos du rédacteur

Myriam Bendhif-Syllas

 

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Rédactrice

Responsable de la section "littérature jeunesse"

Domaines de prédilection : littérature jeunesse, littérature francophone, documentaires.

Genres : récits, documentaires et albums jeunesse, BD, romans sur l'enfance et l'adolescence, la marginalité.

Maisons d'édition les plus fréquentes : Talents Hauts, Seuil Jeunesse, Sarbacane, Gulfstream, La Boîte à Bulles... Seuil.