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L’écrivain national, Serge Joncour

Ecrit par Laurence Biava 27.08.14 dans La Une Livres, Les Livres, La rentrée littéraire, Critiques, Roman, Flammarion

L’écrivain national, août 2014, 386 pages, 21 €

Ecrivain(s): Serge Joncour Edition: Flammarion

L’écrivain national, Serge Joncour

 

De l’invention de nos vies

C’est un roman époustouflant, très tenu, incontestablement maîtrisé de bout en bout. On a la vague impression qu’il est à lire au premier degré. En tout cas, il mêle tous les genres, c’est sans doute la raison pour laquelle il ne s’essouffle jamais : en instillant une sorte d’intrigue, il se fait d’abord roman à suspense – il comporte quelques moments angoissants ! –, puis roman d’amour. Est-il auto-fictif ? (a priori ?), il raconte l’histoire d’un écrivain qui sort de son cadre et c’est assez fascinant de voir à quel point cet écrivain est tenté par autre chose que l’écriture proprement dite !

Le jour où il arrive en résidence d’écriture pour un mois dans une petite ville du centre de la France (le Morvan), Serge – c’est le nom du narrateur – découvre dans la gazette locale qu’un certain Commodore, vétéran du Vietnam et maraîcher à la retraite, filou, trafiquant, que l’on dit richissime, a disparu sans laisser de traces, au moment où il avait donné son accord à des industriels pour la construction d’une usine à bois (détail important). Les soupçons – plus que des soupçons d’ailleurs – se portent sur deux jeunes néo-ruraux venus d’Europe de l’Est, Aurélik et Dora, locataires du Commodore, chez qui on retrouve des sommes improbables.

Aurélik est accusé d’avoir tué l’ancien. Mais ici, dans ce fait divers, ce qui fascine le plus l’écrivain qui débarque, c’est une photo de Dora dans le journal local. Sous le regard de plus en plus suspect des habitants de la ville, cet écrivain national, comme l’appelle avec malice et/ou condescendance – c’est selon ! – Monsieur le Maire, va enquêter à sa manière, dans l’espoir de se rapprocher de la troublante héroïne pour laquelle il ressent, hypnotisé par le synopsis tragique de sa déroute, une passion incontrôlable. Au fur et à mesure, il recueille des confidences, intègre totalement la vie du bled de 2000 habitants, construit un feuilleton, rencontre la presse locale, et donne des ateliers d’écriture à de jeunes illettrés. Par ricochet, le narrateur, malgré lui, se retrouve naturellement au centre de l’enquête et des ragots orchestrés par la vindicte populaire assommante.

Le roman regorge de descriptions admirables. Un mois dans une ville perdue et ce sont de belles balades en forêt qui nous sont contées. Plus encore, on suit cet écrivain dans ses pérégrinations mystérieuses. Se sent-il inutile ? Croit-il n’être qu’une caution culturelle ? (la pauvre femme, je la sentais déçue, elle qui justement était si fière d’héberger un écrivain national, elle qui s’enorgueillissait d’offrir le gîte et le couvert à l’inestimable invité des libraires, qui se vivait en mécène, en marraine en quelque sorte…) Toujours est-il que cet écrivain a la tête gorgée d’idées neuves, qu’il connaît la décence : il n’a nul envie de s’intéresser à ce fait divers, c’est seulement la photo de cette fille qui l’attire.

Là, devant moi, cette affaire de disparition prenait corps, elle m’affolait dès le premier contact. Mon excursion se teintait d’une gravité imprévue, je ne me sentais pas de me fourrer là-dedans, j’avais peur de ce que je trouverais là-bas, comme si le simple fait de m’engager dans cette ornière, de descendre ce banal chemin, pouvait avoir quelque chose d’irrémédiable et de compromettant.

On aime cette personnalité. On aime ce statut d’auteur en résidence, le fait que le narrateur s’échappe, désobéisse à ces gens qui l’attendent, à cette façon qu’il a d’être singulier. C’est un auteur libre et dénaturé. Les habitants ne s’y trompent pas d’ailleurs qui l’appellent l’Ecrivain, tout court. On dirait un patronyme, une forme de label estampillé, un sobriquet. Ici, l’écrivain revêt une identité autre, on le sent à la fois proche de ses lecteurs et en la circonstance, étranger à eux-mêmes. Ecrire, c’est se dénoncer écrit Serge Joncour. On imagine bien qu’il y a des degrés dans cette dénonciation mais l’auteur a su trouver la bonne distance. C’est d’ailleurs assez courageux d’écrire ce livre à la première personne, en utilisant son propre prénom, sans trop se désaxer, en pivotant peut-être, en se projetant dans une situation qui lui est sans doute arrivée (ou pas ?). On comprend pourtant qu’avec ce moi travesti, qui furète, qui cherche, scrute, bouge, cette façon de capter le monde, de se projeter soi-même, cette idée géniale d’incorporer tous ces éléments romanesques, l’histoire ne semblait pas écrite à l’avance, elle n’était pas préméditée.

Une des grandes réflexions du roman est : qu’est-ce que le statut d’écrivain et à quoi sert celui-ci. La réponse est donnée à plusieurs reprises avec l’analyse fine de deux types de lecteurs ambivalents auxquels notre « héros » national est confronté. Il y a ceux pour qui l’auteur, c’est la star du banquet, la figure importante : ce lecteur est happé par l’écrivain, l’écriture lui parle, et il approche l’auteur pour lui raconter d’abord sa petite histoire. Ce lecteur, c’est celui qui pense qu’un écrivain peut tout consigner, et rendre tout essentiel. Ces lecteurs, dans le livre, ce sont les libraires qui organisent les rencontres, le corps enseignant, et les bibliothécaires. Et puis il y a les autres, difficiles à contrer : pour eux, l’écrivain, c’est la bête noire, c’est celui « qui pète plus haut que son derrière », celui qui constitue le réceptacle de toutes les frustrations, c’est celui qui doit se mettre au pas, s’adapter : c’est le parasite, l’intrus, celui qui va vous prendre votre vie, vous voler votre quotidien, celui que l’on jalouse en lousdé, celui à qui on fait la leçon de manière condescendante pour bien lui faire sentir qu’il est en trop où il se trouve. Et dans ce livre, où l’image de tout ce petit monde rural est, à juste titre – mais oui ! – écornée, on sent la rupture totale entre les autochtones et Paris. Egalement soulignée – il faut être aveugle pour ne pas le voir –, la perdition totale d’à peu près tous face au monde écrit, au monde des mots. Je ressentais l’enfer que c’était de ne pouvoir déchiffrer l’environnement, la détresse de celle qui ne pouvait pas lire le mode d’emploi des biberons de son bébé, de celui qui n’arrivait pas à suivre les devoirs de ses enfants, qui du coup avait le sentiment d’être nul face à eux, et de Max qui refusait toute promotion à l’usine parce qu’il était incapable de rédiger des notes de service.

Dépourvue de voyeurisme, la réflexion soulignée plusieurs fois sur la manière d’aborder un fait divers, de l’exploiter, de glisser subrepticement à lui, de s’y plonger, fasciné, de le muer en attraction fatale, est somptueuse. On notera aussi que tous les clichés habituels autour des personnes d’Europe de l’Est sont écartés. Aucune fausse note. Et toujours un ton très juste.

Enfin, en parfait emblème de l’époque, ajoutant une valeur quasi politique au livre, c’est le problème de l’écologie qui se retrouve au cœur du scénario. On sent un message. D’un côté, la construction d’une usine à bois dans la forêt, symbole de « progrès », de l’autre, des opposants qui feront des manifs et la guérilla. Commodore avait vendu soixante hectares de ses bois pour que l’usine s’installe près de la rivière et de la route, mais, dans le même temps, la ferme de ses locataires allait servir de tête de pont aux opposants à cette même usine. Le domaine devenait une pièce maîtresse pour les deux camps tant pour les industriels que pour les activistes.

Au vu des piques courroucées qu’il distille avec malice et dérision, on peut dire que Serge Joncour est au meilleur de sa forme. De plus, dans ce livre d’une belle humanité, il ne se prend pas au sérieux, et cela fait du bien. Il n’y a qu’à voir la façon dont il s’y prend pour se saborder, sans se soucier de son image, se retrouver dans des situations qui le mettent en porte à faux, ou pour transgresser l’interdit. Sa plume est d’une fluidité exemplaire et si on lit ce livre d’une traite sans s’arrêter, c’est parce que l’enchaînement des situations est très réussi. Précipitez-vous. C’est l’un des meilleurs livres de cette rentrée littéraire automnale.

 

Laurence Biava

 


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A propos de l'écrivain

Serge Joncour

 

Serge Joncour est l’auteur de dix livres parmi lesquels UV, L’idole, Combien de fois je t’aime, L’Homme qui ne savait pas dire non, et L’Amour sans le faire. Tous ses romans sont traduits en quinze langues.

 

A propos du rédacteur

Laurence Biava

 

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Rédactrice

 

Titulaire d'une licence de lettres classiques, romancière, chroniqueuse littéraire auprès de BSC News, Unidivers.org, et Présidente de Collèges littéraires des Prix Rive Gauche à Paris et Prix littéraire du Savoir et de la Recherche. Deux romans parus : l’un,  en septembre 2010 Ton visage entre les ruines chez In Octavo Editions, l’autre en juin 2014 Amours mortes aux Editions Ovadia. Le troisième livre – Mal de mer -, Journal de Bord écrit en hommage aux victimes du tsunami asiatique de décembre 2004, paraît pour l’été 2015.
Enfin, un Recueil de Nouvelles Rive gauche à Paris – la Rive gauche en toutes lettres - initié par le Collège du Prix Rive gauche à Paris en 2013 ainsi qu’un quatrième livre En manque – troisième roman – paraîtront, selon toute vraisemblance, au second semestre 2016.

Ouverture d’un site littéraire personnel (site, pas blog) le 20 août 2015 pour la rentrée littéraire de septembre prochain.