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L'eau douce (extrait), Thierry Maré

Ecrit par Didier Bazy 26.05.11 dans La Une CED, Les Dossiers, Bonnes feuilles, Documents

Bonne feuille de "L'eau douce" de Thierry Maré

Ecrivain(s): Thierry Maré

L'eau douce (extrait), Thierry Maré

Didier Bazy suggère ici un morceau choisi de L'EAU DOUCE, roman à paraître.


Avec le temps, l’exploration devient habitude. Rien de plus ardu pour la conscience ― c’est pourquoi peut-être on s’y plonge. Le soir, nous accueillant, Lucette a le contentement las des femmes qui ont travaillé. Je n’ai plus de savon, dit-elle, pour la lessive.
Allons au comptoir d’épicerie, propose mon fils en claquant la langue. On passera la soirée, on boira des coups. Il faut se distraire, de temps en temps. Allez-y sans moi, dit Lucette. Mon fils essaie de la convaincre à bras ouverts, bras refermés. Une discussion chuchotée s’engage. Lucette reste intraitable, je ne sais pas pourquoi. Il me semble qu’elle aime de moins en moins le monde, quoi qu’on entende par là. Pour ma part, j’aimerais mieux n’aller nulle part, mais je sais qu’il ne faut pas le dire.
Rester ici, couché, dormir, même en sachant que le sommeil ne viendra pas ; rêver peut-être à tout ce qui ne vient pas… La bière, le monde et les maquereaux au vin blanc, je peux m’en passer, je crois. Je sais qu’il ne faut pas le dire. Si je donne un avis, ils vont faire le contraire, exprès. Mieux vaut donc garder le silence. C’est aussi ce qui fatigue le moins.

Lucette échappe à l’étreinte de mon fils, lui caresse la joue, dit : Bon, d’accord ! sur le ton d’une maman cédant à des caprices. J’ai le sentiment d’une trahison mais c’est le silence qui m’a trahi. Allons-y, dit Lucette, mais on ne restera pas longtemps. J’ai lissé ma chemise avec les mains, brossé mes manches, frotté mes dents. Pour le pantalon, rien à faire et, quant aux chaussures, toujours rien à dire !
Aucun vélo n’est rangé devant le comptoir d’épicerie. Sous le rideau de fer, comme toujours à moitié baissé, pas un bruit, presque pas : que du noir. Lucette traîne le pas, s’arrête et nous la dépassons. Mon fils m’adresse un coup d’œil surpris. Surpris n’est pas le mot. Je n’ai pas le temps d’en chercher un meilleur. Plusieurs adjectifs qualificatifs s’insinuent spontanément sous ma langue : ennuyé par exemple, alarmé, confus ou troublé, tous issus d’un verbe, écartelés en direction d’un nom commun. Pour sa justification, chacun de ces termes exigerait d’être expliqué : or je n’ai pas envie de m’embarquer dans des développements dont ni vous ni moi n’aurions l’usage. Ma seule envie est de regagner mon lit, ou ce qui en tient lieu, mais celle qui me tient lieu de belle-fille colle à mes talons, interdisant la retraite.
Que se passe-t-il ? demande mon fils, imitant à s’y méprendre la voix d’un acteur qu’il n’a pas l’âge d’avoir connu ― ou c’est moi qui me trompe : après si longtemps, c’est possible. Qu’est-ce que vous attendez pour entrer ? dit Lucette.
C’est qu’il fait tout noir, là-dedans… Va ! dit mon fils. Nous protégerons tes arrières.
Il me faut donc plonger dans cette obscurité navrante. Pourquoi n’allument-ils pas les bougies ? L’odeur suffoque. Je marche sur des boites de bière vide, redoutant de me couper les pieds à travers les semelles ou, plutôt, leur absence. Trop peu de jour passe sous le rideau de fer : pourtant, quand même un peu. Un peu plus et j’apercevrais des formes : des caisses amassées, le comptoir… Rien d’alarmant, bien sûr, mais rien pour rassurer non plus. De l’extérieur, mon fils appelle et demande s’il y a quelqu’un. Je réponds étourdiment qu’il n’y a personne mais, bien sûr, il y a moi…
Taisez-vous ! nous interrompt Lucette. J’entends sa voix toute proche, à quelques centimètres du tablier de fer. Il n’y a personne, répète mon fils. Tais-toi ! dit Lucette. Ecoute !
On dirait que mes yeux s’accoutument : à moins que le regard ne soit transporté dans les oreilles, un sens servant à transposer l’autre. J’ai l’impression de percevoir un remuement d’étoffe, un sac peut-être, une robe, une tenture qui glisse, s’ouvre ou se ferme à la barbe du silence. Aussi sûrement qu’un geste conduit l’œil, le bruit s’enchaîne à d’autres bruits qu’il révèle, dont je m’aperçois qu’ils n’ont jamais cessé depuis mon entrée dans la pièce.
Ce sont des sanglots. Les sanglots sont humains. Il y a donc quelqu’un. Il y a quelqu’un ! crié-je à mon fils. Quant à l’émotion la plus convenable à véhiculer dans la circonstance, ma voix hésite entre la fierté claironnante de l’inventeur et l’acharnement nerveux d’un amateur d’énigme en face d’une grille de mots croisés dans une langue qu’il ignore. A quoi l’on doit ajouter la perplexité scientifique qui s’impose vis-à-vis de phénomènes inexplicables d’après les catégories en vigueur… Pourtant le tout finira noyé dans l’inquiétude du naufragé constatant, sur son île déserte, une autre présence que la sienne ― peut-être pas une présence hostile : on n’en sait rien mais, justement, sait-on jamais ?
J’arrive, répond mon fils. Son intonation me paraît manquer d’enthousiasme. Il y a quelqu’un ? interroge alors une voix faible. En pénétrant dans le Comptoir d’Epicerie, mon fils s’accroupit un instant sous le rideau de fer, prêt à rebrousser chemin dès le premier danger. Son corps arrête la lumière et je perds mes repères dans la nuit restaurée.
Qui est-ce qui vient de parler ? Dans le noir, on ne sait plus qui est qui, où est quoi, ni qui pose les questions. Pourquoi les bougies sont-elles éteintes ? demande mon fils. Est-ce à moi qu’il pose la question ? Qui est là ? demande la voix de tout à l’heure. Qui est là ? dit mon fils. C’est toi ? demande la voix, timbre de femme, plein de larmes, où je crois percevoir un commencement d’espoir. C’est toi ? demande mon fils. C’est toi ? répète la voix ? C’est toi ? demandé-je à mon tour. C’est toi ? insiste la voix, dont l’espoir s’engloutit dans un retour de sanglots. Est-ce que c’est toi ? C’est moi, me décidé-je à répondre, à tout hasard et parce que ce n’est pas faux. On n’y voit rien, dit Lucette en bousculant mon fils pour se ménager un passage. Il faudrait allumer une bougie.

Thierry Maré, L'eau douce (extrait)

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A propos de l'écrivain

Thierry Maré

Normalien, agrégé de lettres modernes (ce n'est pas si grave que ça) Thierry Maré a publié :
L'Heure Sainte, roman, Gallimard, Paris, 1991. 
« Les sales pattes de l'amour », nouvelle, N.R.F, Gallimard, Paris, février 1991. 
La Rencontre aux Enfers, roman, Gallimard, Paris, 1992. 
L'Amour, de loin, roman, Gallimard, Paris 1994.
Il est professeur à  l'université Gakushûin à Tokyo, depuis 1987.
Dramaturge et traducteur, entre autres de La Dame de Musashino, de Ooka Shôhei, Editions Philippe Picquier, Paris, 1991.
Esprit éminent, sa plume subtile n'a d'égale que son humour.
Pas assez connue, son œuvre ne devrait pas tarder à toucher un plus large public.

 


A propos du rédacteur

Didier Bazy

 

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Directeur-Adjoint du magazine

Membre fondateur

Coordonnateur éditions numériques



Préfacier chez Pocket.

Co-fondateur de La Soeur de l'Ange (Ed. Hermann)

Editeur du 1er texte de HD Thoreau en Français.

 

- Deleuze et Nicolas de Cuse (Vrin, 2005)

- Après nous vivez (Grand Souffle Editions, 2007)

- Brûle-gueule (Ed Atlantique, 2010)

- Thoreau, Ecrits de jeunesse (bilingue. Ed de Londres, 2012)

- Léon Blum (Jacques André Editeurs, 2013)

- L'ami de Magellan (Belin Jeunesse, 2013)

 

Vit dans le Beaujolais, pigiste et artificier agréé.