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Journal pauvre, Frédérique Germanaud (par Thierry Radière)

Ecrit par Thierry Radière 07.11.18 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Récits, Biographie

Journal pauvre, éditions La clé à molette, octobre 2018, 152 pages, 13,50 €

Ecrivain(s): Frédérique Germanaud

Journal pauvre, Frédérique Germanaud (par Thierry Radière)

 

 

Frédérique Germanaud décide de prendre une année sabbatique sans traitement pour se consacrer exclusivement à l’écriture. De quoi alimenter un journal. Et c’est ce qu’elle s’emploie à faire dans Journal pauvre. Le livre commence en juillet 2015 et se termine en juin 2016. Il se divise donc en douze parties égales, correspondant chacune à un mois de l’année. Chapitre après chapitre, l’auteur y parle de sa vie dans ce qu’elle a de plus intérieure, physique, sentimentale, intellectuelle, professionnelle, sociale et politique :

« Ce long congé débute par une immense fatigue. La tension des derniers jours de travail, tombée d’un coup a laissé sous mes pieds un terrain glissant et mou sur lequel mon corps et mon esprit chutent sans que j’aie l’énergie de les retenir ».

Jour après jour, tous les ingrédients de la vie pauvre que l’auteur décide de mener y sont scrupuleusement notés et dosés, comme dans la composition d’un bon repas préparé avec amour pour des ami.e.s qui nous sont chers et qu’on attend avec impatience de partager avec eux. Entre les détails culinaires, les promenades routinières, les rencontres entre amis, les échanges de SMS laconiques ou de coups de fil discrets avec un amant secret et invisible – nommé Tu dans le texte –, les rencontres avec les lecteurs, les interventions dans les collèges et lycées, les cours de peinture, les relectures de manuscrits, l’écriture de projets en cours, les réflexions littéraires, et préparations de notes, rien ne manque à notre plaisir de lire et de découvrir ce nouveau type d’existence simple dépourvu de superflu. Si bien qu’on a le sentiment en lisant ce journal d’être très proche de l’auteur, de la connaître un peu mieux, d’être véritablement dans une relation empathique que la pertinence des images évoquées amplifie :

« Comme le lichen j’attends la pluie. Après tous ces jours secs, le gris du ciel laisse un espoir. Le gris pâlit, devient blanc puis bleu. Il ne pleuvra pas. Il faudra arroser le jardin. Les graminées sèchent, les boutons de rose ne s’ouvrent plus. Françoise Ascal sauve des poissons de l’asphyxie ».

Jusqu’au doute qui la traverse pendant une grande partie de l’écriture du journal :

« J’arrive au stade où je n’ai plus que des doutes, où travailler ne me procure plus de plaisir. Expérience d’exténuation : affaiblissement de mes forces et de celles du texte ».

Et la solitude, thème récurrent dans l’œuvre de Frédérique Germanaud, est toujours subtilement abordée dans ce journal :

« Faire toute sa place au silence. Laisser errer le regard, ne pas mettre d’intention dans chaque acte, laisser venir, laisser faire ».

« Très mauvaise nuit, agitée, toute en tension. Je repense à ce manuscrit parti trop tôt et à la réunion de famille ce week-end. Panique. Je perds confiance. Le moindre mot me met à terre ».

Les haïkus de Bashô dont l’auteur parsème son journal font penser à des papillons multicolores qu’elle libère de ses souvenirs en les laissant se poser – avec tact et délicatesse – au milieu, en haut ou en bas d’une page. Ce saupoudrage poétique rend la lecture agréable et toujours en lien étroit avec la nature, elle aussi omniprésente dans le livre :

« (…) humidité de rosée sur les toits, l’herbe et la table de jardin, puis le soleil chauffe, lentement le corps se débarrasse une à une de ses pelures de vêtements. Le cri de la pie se confond avec celui d’un outil… ».

« Première récolte de mûres. Le beau temps les a amenés à maturité précocement. Les ronciers ont poussé tout près de chez moi, sur le terrain de l’ancienne caserne, dans la partie non reconstruite ».

Des liens se forment, des correspondances se répondent, des échos retentissent, des ricochets progressent et glissent au fil des pages avec pudeur et parcimonie. Entre les mouvements intérieurs de l’âme et ceux extérieurs des paysages et géographies parcourus. Même si la vie d’un écrivain au travail n’est pas rose tous les jours, elle semble attirante et fascinante. Grâce à ses nombreuses références littéraires citées d’un bout à l’autre de son journal : Rimbaud, Dostoïevski, Dickinson, Quignard, Bass, Madelaine, Ascal, Dubin, Bauchau, Desbordes, Gracq, Semprun, Pirrotte, Emaz, Chambard, on se sent chaudement entouré. Comme s’il suffisait de la voix abstraite et des souvenirs de lecture de ces auteurs pour faire face à l’austérité d’une vie pauvre matériellement. C’est en cela que ce journal est une vraie réussite : il donne envie d’imiter l’auteur, rien que pour un an, comme elle, pour voir, tester sa capacité à « défendre avec opiniâtreté un territoire, quelques règles, ne pas céder à celles qu’on voudrait m’imposer, être inventive, libre et débrouillarde ».

Ecrit dans un style à la fois épuré, clair et fluide, le Journal pauvre présente aussi l’intérêt d’être un livre d’une grande honnêteté intellectuelle, sincère et universel. Ce besoin de liberté absolu mêlé au désir viscéral de se connaître font de cet ouvrage une œuvre originale à mettre entre toutes les mains, à offrir et à faire connaître.

Si Frédérique Germanaud avoue dans son journal aimer « les écrivains obsessionnels. Qui remettent cent fois sur le métier. Qui grattent les même plaies, empêchent toute guérison. J’aime les peintres aux palettes restreintes. Les immédiatement reconnaissables. Les chercheurs qui œuvrent dans un espace étroit. J’aime qu’un univers artistique englobe l’intime, le biographique, même masqué », on comprend mieux l’origine de son projet et les raisons qui l’ont poussée à le mener à bien avec autant de détermination et de tact.

Ce journal a l’avantage de se lire comme un roman. L’envie impatiente de connaître la fin, en espérant que tout se termine bien : que la fatigue et les contrariétés du début disparaissent à jamais, ne nous lâche pas une seule seconde. Et nous ne sommes pas déçus quand on lit les dernières lignes.

Frédérique Germanaud signe là un texte maîtrisé, juste, à la fois pudique et intrusif – mais pas trop, juste ce qu’il faut pour qu’intimité rime avec littérature. Que l’auteur soit rassurée, non seulement elle est maintenant « reconnue par l’administration comme écrivain »  mais aussi auprès de ses lecteurs qui en ont une nouvelle fois la preuve. A lire de toute urgence.

 

Thierry Radière

 


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A propos de l'écrivain

Frédérique Germanaud

 

Frédérique Germanaud vit et travaille à Angers. Marcheuse, cinéphile et lectrice invétérée, elle écrit à l’étage de sa maison, face à une fenêtre qui ouvre sur un petit jardin en désordre et clos de murs d’ardoise. Juste après « Vianet,. La lettre », « Quatre-vingt-dix motifs », qui mêle d’une façon indiscernable fiction et biographie, est son deuxième récit à La clé à molette.

 

A propos du rédacteur

Thierry Radière

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Rédacteur

 

Thierry Radière vit et travaille comme professeur d’anglais à Fontenay-le-Comte en Vendée. Poète, romancier, nouvelliste, il est publié dans de nombreuses revues et a plusieurs livres à son actif. Il tient un blog littéraire « sans botox ni silicone » que vous pouvez consulter en cliquant sur le lien suivant : http://sbns.eklablog.com