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Je ne suis pas Eugénie Grandet, Shaïm Cassim

Ecrit par Laetitia Steinbach 20.03.12 dans La Une Livres, Recensions, Les Livres, Jeunesse, Roman, L'école des loisirs

Je ne suis pas Eugénie Grandet, octobre 2011, 182 pages, 10 €

Ecrivain(s): Shaïne Cassim Edition: L'école des loisirs

Je ne suis pas Eugénie Grandet, Shaïm Cassim


Quel peut bien être le point commun entre Eugénie Grandet, héroïne balzacienne de la solitude et de l’échec, Louise Bourgeois, plasticienne étrange et angoissante aux œuvres tantôt étouffantes tantôt arachnéennes, Anne-Louise Pratt, vingt ans, costumière de théâtre et sa sœur Alice Pratt, dix-sept ans, qui essaye désespérément de garder un équilibre précaire au milieu de bourrasques sentimentales menaçant de l’emporter ?

Je ne suis pas Eugénie Grandet est un écheveau de fils qui tissent quelques mois de la vie d’une adolescente peinant à ne plus aimer une sœur qui est à la fois sa mère, son amie, son modèle, sa digue, son mentor et son pygmalion. Mais c’est aussi l’histoire d’une révélation : celle d’une jeune fille qui, après avoir été bouleversée par une exposition de Louise Bourgeois et la lecture du roman de Balzac, décide qu’elle n’a pas le droit de rater sa vie. Pas le droit de suivre sa sœur parce qu’en somme l’ombre des autres nous écrase au lieu de nous abriter, parce qu’Alice ne veut pas d’un quotidien qui ne soit pas le sien.

« Je n’ai jamais grandi

Je me tiens près de la fenêtre

J’ai passé ma vie à faire des rideaux

Pour cacher les vitres sales

J’ai passé ma vie à faire des rideaux

En surveillant l’immeuble d’en face

J’ai passé ma vie à attendre ».


Louise Bourgeois, Moi Eugénie Grandet, Gallimard, 2010.


Alors, Alice se résout à déployer ses ailes, pour ne pas avoir à se rendre compte trop tard que la vie est déjà passée et qu’elle n’a pas existé. Dès lors, les coïncidences s’enchaînent : la rencontre avec Alphonse, un charmant garçon de course ; avec Jean, gardien de la maison de Balzac et amoureux transi d’Eugénie Grandet ; le sauvetage in extremis de la première de la pièce La Cerisaie de Tchekhov dont les décors ont brûlé et qui tenait tant au cœur d’Anne-Louise et de Max, son fiancé metteur en scène ; les réconciliations multiples entre ces deux amoureux au tempérament volcanique ; et plus invraisemblable encore, la révélation du terrible secret d’Annabelle, redoutable et glaciale grand-mère qui fume de l’herbe au fond des bois enneigés.

Si les situations frisent souvent l’imbroglio le plus improbable, si l’écriture de Shaïne Cassim est parfois redondante ou exaspérante dans ses alternances de registre familier et d’envolées lyriques, il n’en reste pas moins que son roman Je ne suis pas Eugénie Grandet trace adroitement de subtils liens entre des personnages aussi disparates que les quatre femmes mentionnées en préambule.

S’il n’est pas compliqué de discerner le fil tendu entre la pathétique Eugénie et l’artiste new-yorkaise (Louise Bourgeois affirmait qu’elle s’identifiait à la jeune héroïne et que sa vie aurait pu être la sienne), cela demande plus d’investigations pour mettre à jour le réseau qui les relie à Alice, personnage complètement fictif et dont les interrogations et les aspirations correspondent à celles d’adolescents bien réels.

Le lecteur découvre ainsi qu’il n’est pas évident de rompre les liens qui unissent chacun à sa famille ; que la route vers l’indépendance est un chemin ardu ; que certains secrets des adultes mériteraient de rester cachés ; que grandir fait mal, et qu’être soi sans blesser les autres est une tâche difficile. Mais finalement on comprend aussi que si l’on peut toujours essayer de « raccommoder le monde, de recoudre chaque ourlet défait, chaque accroc de l’existence », on ne peut pas toujours « être au premier rang de la vie des autres. On a sa propre vie à mener et ce n’est pas facile ».


(A partir de 13 ans)


Laetitia Steinbach


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A propos de l'écrivain

Shaïne Cassim

L’auteur Shaïne Cassim est née à Madagascar en 1966. D’origine indienne, elle vit en France depuis l’âge de sept ans. Après des études de lettres, elle devient traductrice de livres pour enfants et écrit des romans pour les adolescents. Elle se qualifie elle-même de SEF (Sans éditeur fixe) et a publié notamment chez Thierry Magnier (Deux sœurs en décembre, 2006) ; chez Pocket Jeunesse (Ne pas tout dire, 2005) ; chez Grasset Jeunesse (Lili dans la lune, 2003) ; ou chez Flammarion (Sa seigneurie, 2001).

 

A propos du rédacteur

Laetitia Steinbach

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Rédactrice

 

Laetitia Steinbach est professeur de lettres modernes dans le secondaire. Elle s’intéresse particulièrement aux albums et romans graphiques et à la littérature de jeunesse contemporaine. Elle travaille actuellement à la rédaction d’une thèse portant sur l’homosexualité dans le roman pour adolescents et l’édition jeunesse.