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Je n’aime plus l’océan, par Christine Guinard

Ecrit par Christine Guinard 05.11.18 dans La Une CED, Ecriture

Je n’aime plus l’océan, par Christine Guinard

 

1.

La petite enfant tourne sur elle-même et caresse du pied le sable tiédi. Elle n’aura plus assez de ses deux mains tendues pour agripper l’air, se faufiler, s’approcher de l’eau molle, sur le sable amassé par la mer.

Je n’aime pas l’océan, c’est trop grand. Elle le dit et le dit encore, sans y penser, depuis quelques jours. Je n’aime que la mer qui est plus verte, plus douce, plus lente.

Et puis elle tourne et retourne, depuis trois jours au moins, sur elle-même, parfois elle joint les mains, elle danse même et s’arrête.

C’est justement ça, la mer en face, au bas, déployée en océan grondeur, qui l’a appelée. C’est ça qui la porte et la tourne, sur elle-même, c’est une sensation embarrassante.

Je n’aime pas l’océan, se dit-elle.

Elle cherche au loin la main sur le front, en visière, un point d’accroche. Elle se demande si elle est née aussi de l’eau, elle. Si la mer l’a portée. Si l’enfant vient de l’eau comme sa mère l’a entendu, ou raconté, un soir d’été.

Elle a pris peur parce que tout de même, elle n’aime pas trop être sortie de l’eau. Elle a peur qu’on la noie, que l’eau l’emporte, que si elle est née de l’eau, elle ait failli être aspirée quand elle a voulu s’extraire.

Je n’aime plus l’eau, dit-elle. Pourtant sur la plage, elle sent le vent frais du matin qui la porte, qui l’étreint.

Elle est si petite, elle sait déjà ce qu’est l’étreinte du vent.

Ce qu’est la peur et le désir en même temps, de trop grand.

Elle connaît la joie de courir pieds nus sur le sable doré au soleil, même si la masse d’eau est immense, au bord, et l’attire par le côté, le flanc gauche quand elle court vers la ville, le flanc droit quand elle tourne les talons et s’échappe vers les dunes.

Je n’aime plus l’océan, maman m’a parlé de son ombre, de ses grottes, de sa taille d’ogre. Je le trouvais beau et brillant, mais maintenant j’ai peur. Je sens que si je descends un peu, ce sera fini, je ne pourrai plus rien faire : j’irai jusqu’à lui et me jetterai dans la masse opaque.

Elle saute vers les dunes et tente de se hisser sur leur crête, chaque fois elle dégringole un peu mais légère, elle grimpe à nouveau, et c’est cela qu’elle cherche, tomber pour remonter, inlassablement.

Elle part vers les dunes de plus en plus vite, elle court presque, comme si l’ogre liquide avait voulu remonter la pente de sable, et courir à sa poursuite. Comme s’il s’était étendu et avait envahi tout l’espace au-dessus, devenu air.

Elle court et rit, mais elle sent la peur d’être toute seule, de courir seule, de trébucher. Elle a de plus en plus peur.

Pourtant nul monstre étendu à ses trousses, occupant l’espace vacant du ciel ; pourtant le soleil brille toujours plus et rien ne vient perturber la clarté.

Justement c’est peut-être cela qui la gêne, ce soleil incessant, presque dur, presque trop tenace. Elle ne sait plus comment s’en défaire, elle sent la chaleur extrême sur la nuque et les genoux qui portent un peu moins bien, les pieds s’inscrivant dans le sable brûlant qui s’enfoncent davantage, prisonniers peu à peu de leur difficulté à s’extraire.

Elle peut continuer de courir avec ce monstre absent qui l’oppresse et la pousse dans le dos, elle peut précipiter sa course vers les dunes au loin ; mais elle ne voit pas de ligne, pas de but, elle sent le sable toujours plus fort, qui la tient peu à peu captive aux pieds. Ou bien elle peut décider de changer de cap, d’essayer autre chose, de s’échapper.

Voilà que tout à coup elle tourne sur elle-même, il faut changer quelque chose.

Elle pivote et se laisse guider par la matière, par la gravité, par l’inclinaison de la surface sablonneuse.

Soulagée d’avoir pu faire quelque chose, d’avoir pu résister, de ne pas avoir été poussée toujours davantage comme elle le craignait, elle se précipite dans le sens qu’elle vient de trouver, dans le dévalement de la pente à la course, précautionneuse mais rapide, veillant à ne pas trébucher.

Elle dévale la pente peu à peu, croyant simplement changer de route, échapper au grand monstre qui n’existe pas.

Et elle dévale, elle ne peut plus réellement stopper sa course, qui s’emballe. Elle ne le souhaite même plus vraiment, grisée par le vent et les jambes qui volent presque.

Devant elle, lorsqu’elle pense à regarder, elle voit qui s’approche la grande toile sombre mais scintillante de la mer, la masse qui appelle à la suivre.

Elle court toujours davantage et sent le désir de s’immerger, de déposer son corps dans l’eau sans réfléchir, de se tremper comme dans un bain doux amer.

Alors elle continue sa course et ne se demande pas si l’eau sera froide, elle a le soleil sur la tête qui la persuade : l’eau sera bonne et tendre. Courons.

De toute façon elle n’entend pas penser à tout cela, elle est si petite, penser sous le soleil brûlant ne l’attire pas, elle n’y avait même pas songé : elle court, elle brûle, elle vole, elle sent l’air tiède qui la soutient comme pour l’ascension d’une montgolfière, elle est grisée par le sel.

L’eau s’approche au bas de la pente, l’eau qui paraît autre chose, qui paraît un immense terrain conquis d’avance, de dérapages et glissades béates, bouche ouverte, ivre de bonheur.

On imagine que l’on va se lancer en patin à glace sur la patinoire géante, sans fond, sans bout, sans contour, la patinoire de sous le ciel, d’après le sable, celle que personne n’a osé entamer – on ne voit personne, ici.

Elle poursuit un rêve qu’elle connaît bien, celui d’approcher la première d’une terre nouvelle, de ne rien voir devant qui gêne les yeux, de n’entrevoir aucun obstacle.

*

Le choc se produira bientôt, plus tard. C’est après, seulement, que cela arrivera. Le coup de massue plein face, le sable qui devient métal planté, barrière à l’à plomb, ici on n’a jamais pied, l’eau est déjà haute, même si elle ne le dit pas.

La claque violente et puis l’entrée dans l’autre corps, la peau cinglante qui délimite le ciel, on ne dirait pas qu’elle est mouillée, on dirait qu’elle bâtit des forteresses, on dirait que c’est l’entrée dans le château, passe-muraille, au travers du mur sans porte ni fenêtre.

Il y a encore la joie, abrupte, insensée, neuve comme l’écume qui vient de se former, d’entrer à l’eau. Mais l’enfant est abasourdie par la claque, elle ne sait plus rien, si elle a peur, si elle doit faire cela, elle entre stupéfaite, et la stupeur fera place à l’effroi.

L’ogre du corps mouvant s’empare d’elle, la rentre de force dans l’eau par la tête, et l’expulse à nouveau, pour la faire tomber à pic tout au fond, contre le sable devenu glace. La banquise, sous cette eau lamée, au-dessus le ciel comme un vertige, le ciel vide, et sans matière, sans rien.

L’enfant ne sait plus rien, n’entend plus rien, le poumon s’enfle et elle repère le soleil, sa brûlure qu’elle fuyait, là-derrière, le soleil comme une mère bienveillante, qui vous chauffait les pieds et puis le creux de la nuque, qu’elle fuyait pourtant sans savoir, le soleil caresse de chat qui miaule, qu’elle avait cru monstrueux, tout chaud là-bas au fond, loin d’elle qui sent son corps se pétrifier, gelée par la glace du sable.

 

2.

Parfois le ciel peut tomber sur la tête. Ou bien l’océan se muer en mur de verre ou de glace, selon.

Et l’enfance balancée tête par-dessus pied qui tournoie dans l’autre sens, le sens contraire à sa vitalité, qui se jette au fond du trou, loin de l’avoir désiré pourtant, pour courir ailleurs, plus loin.

Il n’y a pas de raison pour laisser filer les nuages, sans rien leur dire. Et s’ils s’arrêtent devant moi, juste au-dessus, leur formation compacte devient orage et juste pour moi, pour ma tête à découvert, c’est le déluge, les coups de grêle et de poings dans la tête, on ne sait plus s’ils doivent filer ou se déposer, on ne sait plus comment faire pour empêcher leur nature de nuage.

Plus rien à espérer non plus de la mer, on s’est baignés trop tard le soir, ça m’a découragée, chaque fois il faisait bientôt nuit, moi qui aime tant la chaleur sur la peau, le soleil encore puissant, et on avait peur de s’éloigner du rivage – d’ailleurs, on n’en avait pas le droit. On devait attendre sur le bord, en jouant un peu, nous, devoir d’être sages, et puis on rentrera.

Ce n’est pas bien grave, se dit-on, en attendant le printemps. Le corps se déploiera, on sera la chenille qui devient papillon, de toutes les couleurs, les plus belles, fauve, pourpre et rosé.

 

3.

Le roi se réveille dans la vaste pièce reculée du château, celle qu’il a exigée comme retraite.

Le son des oiseaux, jaillissant, l’a réveillé tout juste, délassé, heureux d’être là au grand jour.

Le roi se réveille et il a un oiseau, je me souviens d’un roi et d’un oiseau. Il se dit qu’il pourrait se taire à jamais, même cesser de rêver. Que les sons du printemps suffiront à le combler, sa petite fille les aurait aimés à en mourir, elle se serait endormie bercée comme par une vague.

Sa petite fille ne s’endormira pas près de lui, elle a disparu près de la mer, il y a très longtemps. La petite fille d’un roi qui a pris la mer, seule, trop petite encore pour savoir lire ou compter, vive comme le vent, pressée d’avoir sur le bout de la langue tous les airs et toutes les histoires. Elle n’aura pas vu la mer, elle aura coulé.

Non. A travers les murs on perçoit l’écho lointain du phrasé des arbres du jardin. Le roi est seul dans le château, il ne supporte que cela, il attend. Il préfère attendre seul. Il attend sa petite fille qui s’est perdue vers la mer. Vive comme l’argent, rapide comme la lumière, elle apparaîtra bientôt, le roi le sait.

Le murmure de l’eau venu de la rivière, celle qui sillonne le verger, nous entraîne et le sommeil nous prend. On a toujours attendu ensemble, elle et moi, sa mère qu’elle adorait comme si elle était un ange. Sa mère était un ange et la petite fille avait le visage transi de lumière lorsqu’elles étaient ensemble.

Le roi a oublié l’ampleur de son royaume, il ne sait plus ce qu’est au juste, un royaume.

Il n’est pas le roi d’un royaume, il est simplement assis là dans cette chambre éloignée, il écoute le murmure des cascades. Il ne souhaite plus qu’écouter, et chantonner en-dedans l’air de cristal, il ne veut plus parler, il ne veut plus écrire, il ne veut plus lire.

Les mots sont sourds, les mots sont lâches, et la petite fille, n’est pas revenue.

La petite fille aimait comme lui les fleurs et le mouvement des nuages. Comme lui elle entendait tous les mondes en même temps, elle prêtait attention aux glissements de l’eau tout au bout du jardin, malgré la distance, malgré son jeune âge. Elle aimait le goût d’être au point de ne plus savoir et parfois même, elle s’était tenue là, figée, à attendre.

Comme lui la petite fille était née d’une pluie d’herbes mordorées sur la pente douce de la colline, l’effritement soudain d’un nuage de pluie qui a rencontré la tiédeur du jardin.

Ici la nuit couvrait de soie la surface des champs quadrillés, on savait la respiration des poissons d’eau douce, des pinsons voletant, on n’avait pas peur de la nuit longue et noire. La nuit amenait la lune et le froufrou constant des vies minuscules. La nuit nourrissait la peau des rêveries du jour, et c’est la nuit, même, qui a empli la petite fille de ces merveilles à venir, au matin, près de la mer.

 

4.

La nuit me repose de la lumière, elle n’est pas à craindre. La nuit est le coffret qui renferme les trésors cachés sous les feuilles, les pierres et au fond de l’eau.

Si je m’envole dans la nuit, peut-être que je disparaîtrai et pourrai m’accrocher au rideau du royaume que j’ai aperçu près de la lune. On m’a soufflé que ce serait possible.

Je ne suis pas sûre de vouloir devenir plus grande, je serai plus lourde, pour voler et puis j’aurai sur le dos des pierres, près de la lune pelotonnée comme un chat, perchée sur le croissant, je pourrai penser à mon histoire, je garderai le fil.

Personne ne devrait m’en déloger, n’est-ce pas ?

Normalement si l’on atteint le bas du croissant, et qu’on s’assied de façon stable, il paraît qu’on intègre à jamais le paysage céleste, on fera partie des constellations, on portera un nom, un vrai nom qui dit qui je suis, que j’existe.

Ce n’est pas important, je préfère m’en éloigner, du jardin.

Je partirai voir la mer demain, si je ne peux atteindre cette lune toute pleine.

 

5.

L’oiseau s’est posé en haut des dunes, on ne comprend pas ce qu’il dit.

On dirait qu’il guide, il tire derrière ses petites ailes de grands tourbillons d’air invisibles, il pousse le bec à l’avant comme porteur d’une bonne parole, il faut regarder derrière lui, loin derrière sur le sable.

La petite fille chantonne en gravissant la pente ardue.

Lorsque le ciel recouvre ainsi l’à-plat de la mer, et que les dunes brûlent le regard jusqu’aux marches du grand royaume, les oiseaux ne volètent plus ; et la petite fille devrait s’asseoir en haut des dunes à l’ombre unique du grand pin.

Mais la petite fille marche, elle ne tient pas compte du ciel, elle ne tient pas compte du soleil, elle voit le grand pin et s’élance courageusement.

L’enfant n’a pas peur, elle progresse vite, bientôt elle aura gagné le terre-plein surplombant l’étendue de sable gris.

Au loin se dit-elle, au loin les anges m’indiqueront le chemin de l’amour, j’aimerai le monde tel qu’il se présente à mes yeux, et j’aimerai les enfants, les femmes, les hommes.

 

6.

Le roi ne veut plus rester dans cette chambre reculée ; il voudrait parcourir le jardin et sentir les bourgeons bientôt mûrs. Il vêt sa cape d’intérieur doublée, qui le protégera de la rosée, et fait quelques pas vers la porte d’entrée. Il traversera de ce pas les longs couloirs puis le vestibule doré. Il franchira le seuil et se demandera soudain comment il a pu trouver la force.

Comme au premier jour, lorsque si jeune il avait pris l’habitude de sortir dans ce jardin délicieux, contre l’avis de sa mère, il a ouvert la porte la faim au cœur. Il a passé le pas et pénétré le grand havre de douceur, de senteurs fraîches, il a reçu au visage l’appel plus corsé des pétales de jasmin et de bougainvilliers : le jardin se réveille.

Il suivra le chemin étroit qui longe le lac et puis le petit bois, il s’adressera aux étourneaux, il guettera les mésanges, comme avant.

Le roi quittera son palais dans l’instant, sans réfléchir, il lui manque la petite fille, pour rester assis là, il lui manque l’enfant à choyer, à protéger de sa couronne. Le monde alentour peut bien tenir tout seul debout, désormais, il ne peut plus rien pour le monde dehors, et dedans il n’y a plus personne. Pour la première fois c’est la solitude qui l’étreint, profonde et sèche.

Pour la première fois, il ne peut plus rester là, à attendre, il doit se mettre en route, sans savoir le chemin, il ira vers la mer.

Je ne peux rien pour vous autres, pense-t-il, je vais retrouver l’enfant de mon âme, je la verrai de loin, je le sais bien, et de loin je l’appellerai.

Elle viendra en courant, me sautera au cou, et puis nous reprendrons le chemin, sa main dans la mienne.

 

Christine Guinard

 


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A propos du rédacteur

Christine Guinard

 

Christine Guinard poétesse, est professeure agrégée de lettres classiques. Traductrice (Journal d'un Réfugié catalan, Roc d'Almenara, Mare Nostrum, 2012), musicienne, elle publie ses textes dans diverses revues littéraires.

Si je pars comme un feu, recueil poétique, paraît à l'Arbre à paroles (Bruxelles, 2016), En Surface, long poème déposé sur une peinture, aux éditions Eléments de langage (Bruxelles, 2017) ; Des Corps transitoires, recueil de nouvelles poétiques, aux éditions Mémoire vivante (Paris, 2017)."Il y a un soir, il y a un matin", dans la revue Ce qui reste (2017). 
Un nouveau recueil est en cours.

Sa recherche explore le lien avec l'image : le triptyque Mnesmosyne(s), installation video créée au Cent-Quatre, est projeté au BRASS, à la Biennale de Photographie en Condroz, puis au sein de l'exposition collective l'Automne trois (Public averti-Conspiration), en France et à Bruxelles (2017-2018).
Time Lapse, à l'origine des vidéos, est paru aux éditions Corridor Eléphant (2018).