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Invention de la terre, Philippe Delaveau

Ecrit par Pierre Perrin 02.02.16 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Poésie, Gallimard

Invention de la terre, octobre 2015, 128 pages, 14,50 €

Ecrivain(s): Philippe Delaveau Edition: Gallimard

Invention de la terre, Philippe Delaveau

 

 

C’est le dixième ouvrage en poésie de Philippe Delaveau chez Gallimard. Ce poète s’inscrit dans la lignée de Claudel qui se voulait « inspecteur de la création ». Le titre donne à entendre cette filiation. Delaveau, capable de haïkus qui d’ailleurs ouvrent et ferment le recueil, reprend bien le souffle, le vers ample et charpenté, sans aller toutefois jusqu’au verset, de son prédécesseur. Une note finale lui permet de concrétiser sa poésie. « Elle est, écrit-il, jubilation devant le sens inépuisable que toute chose ici-bas expose à qui sait voir, […] non seulement le territoire sans limites qui s’étend hors de nous, […] mais encore le monde apparemment indéchiffrable que nous sommes à nous-mêmes – que sont à nos côtés les autres – en somme un mystère d’une profondeur infinie. […] La poésie s’intéresse encore en premier lieu à ce qui est, dans l’ordre le plus réel, des objets les plus humbles aux plus profonds labyrinthes de la psychologie, avant de déboucher sur l’ordre spirituel où elle s’efforce d’asseoir le ciel de sa contemplation ».

Ce recueil s’ouvre sur 4 exergues, dont le premier reprend l’alexandrin célèbre de Dadelsen : La terre apprise avec effort est nécessaire. Ensuite, il faut naviguer à vue, poème après poème. Il n’y a pas de partie, de marche pour s’élever. Les sujets sont tangibles. Les moyens de transport, tels l’avion, le train, la voiture, alternent avec les lieux les plus divers, de Londres en automne à l’Inde, sans omettre les Ardennes et un Rond-point des Champs-Élysées. Apparaissent aussi divers gens de métiers : les égoutiers, le veilleur de nuit, le couvreur. Enfin, divers animaux, arbres et fruits côtoient Dieu. C’est un recueil très varié qu’Invention de la terre, en même temps qu’empreint d’une profonde unité.

Tout simple et digne ici respire et salue l’air

De mai très bleu et gai dans la stabilité nouvelle de ses formes,

Le tremblement des feuilles, les couleurs neuves recréées.

Globalement, le monde qui nous entoure et, selon Philippe Delaveau, nous dépasse, est beau. Susceptible d’engendrer pour certains « devenus des prédateurs » une déréliction, le monde offre un sens. C’est à nous de le dévisager humblement. L’amour humain, « seul viatique sur terre pour les amants », tient peu de place dans ce recueil, hormis dans le poème Transsibérien qui s’achève ainsi : « Restons ici main dans la main, les pieds bien posés sur la terre / l’éternité fait son nid dans nos cœurs, le reste est éphémère ». Le salut est dans l’altitude, parce que « de cette vie il ne reste que des actes trop rares », et, déplorant la lourdeur, les mots sont pesants. « Jamais ton vers / ne ralliera le ciel en remuant les ailes ».

J’écris non pas sous le soleil trop dur, le remuement des hommes

Mais à cette heure d’ombre, de solitude, sur les trottoirs d’hiver,

J’habite à la frontière entre l’intraduisible et la clarté.

[…] un chant qui vient de moi et ne vient pas de moi,

m’assaille, obsède et déconcerte.

Tout le recueil va, monte vers cette voie de Lumière. Cette montée est belle où le poète distribue des merveilles sur son passage. Ainsi les fins pétales de la fleur d’amandier sont-ils « plus doux que le prépuce ou les paupières ». Quel poète a su dire « ce chemin qui comme un linge s’entortille » ? Philippe Delaveau est convaincant à énumérer les étranges preuves que tout n’est pas néant, que « le désir d’éternité nous hante », que « l’autre vie creuse et nous parle sans fin », que « la joie / malmène en nous la mort et la matière ». Avec FlammeLes Cigognes et quelques autres titres, Joie est l’un des très beaux poèmes du recueil. La perfection tient à cet art d’entretisser le spirituel et le réel, pour produire à chaque page « un éclair venu de ce versant caché du monde ». Un bonheur à lire.

 

Pierre Perrin

 


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A propos de l'écrivain

Philippe Delaveau

 

Philippe Delaveau, né en 1950 à Paris, a vécu à Londres pendant les années 80. À partir de là, refusant les seuls jeux de langage, il a tenté de concilier la modernité et l’héritage d’une tradition vivante dans la quête d’une langue susceptible de dire l’éternel, réintégrant syntaxe et musicalité dans le poème. Auteur d’une dizaine de recueils de poèmes, la plupart publiés par les éditions Gallimard, il est membre de l’Académie Mallarmé, du P.E.N.-Club de France et membre du jury du prix Apollinaire. Philippe Delaveau a reçu le prix Apollinaire (1989), le prix Max Jacob (1999), le Grand Prix de l’Académie française « pour l’ensemble de son œuvre » (2000) et le Grand Prix de Poésie de la Société des Gens de Lettres (SGDL) « pour l’ensemble de l’œuvre », à l’occasion de la sortie du Veilleur amoureux en Poésie/Gallimard (2010).

 

A propos du rédacteur

Pierre Perrin

 

Pierre Perrin habite le pays de Courbet. Il a créé la revue Possibles, 22 numéros de 1975 à 1980, dont les n° spéciaux Jean Breton, Éroticothèque et Yves Martin. Il a publié une vingtaine d’ouvrages depuis 1972, notamment Manque à vivre, un choix de poèmes en 1985, un autre avec La Vie crépusculaire, chez Cheyne [prix Kowalski de la ville de Lyon en 1996]. Il a donné au Rocher un bref essai critique : Les Caresses de l’absence chez Françoise Lefèvre. Ces trois ouvrages sont épuisés. Mais on peut encore trouver, au Cherche Midi, Une mère, le Cri retenu en 2001, un récit sans concessions.

Il a aussi publié de courts essais et des nouvelles ainsi qu’une bonne centaine de notes de lecture dans Autre Sud, Lire, Poésie1/Vagabondages, dont une trentaine, entre 1999 et 2008, dans La Nouvelle Revue Française.

Il publie désormais essentiellement sur le net où il tient à jour son propre site qui donne aussi à lire, à l’occasion, quelques invités : http://perrin.chassagne.free.fr

 

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