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Indiana, ou la dénonciation sandienne de la violence conjugale, par Ikram Chemlali

Ecrit par ikram chemlali le 06.12.17 dans La Une CED, Les Chroniques

Indiana, ou la dénonciation sandienne de la violence conjugale, par Ikram Chemlali

 

« [La cause] que je défendais est-elle donc si petite ? C’est celle de la moitié du genre humain, c’est celle du genre humain tout entier ; car le malheur de la femme entraîne celui de l’homme, comme celui de l’esclave entraîne celui du maître, et j’ai cherché à le montrer dans Indiana » (1).

Dans Indiana, Sand met en scène, et tout en les analysant, les rapports entre l’homme et la femme au sein du couple qui font d’elle un être asservi. L’auteure conçut de son expérience matrimoniale personnelle une immense méfiance pour la conjugalité. Son époux, Casimir Dudevant, l’insultait quand il était énervé et la frappait quand il était ivre. Il ne possédait aucune culture et n’avait nulle autre préoccupation à part les amours faciles. La romancière, en plus d’avoir été contrainte de supporter ses infidélités qu’il pratiquait au sein même de la demeure conjugale, était ulcérée de le voir dilapider ses biens à elle. Un jour qu’il levait la main sur Sand, elle décida de demander la séparation de corps, qu’elle obtiendra non sans grandes difficultés. En avance sur son temps, l’auteure n’acceptait pas que la femme soit humiliée par l’homme. Devenue écrivaine, la châtelaine de Nohant décide alors de mener son combat en vue de défendre la cause de la femme et l’égalité des sexes.

Indiana retrace la trajectoire d’une jeune femme (Indiana), faite de défaite et de malheur. Contrainte à épouser un homme de l’âge de son père, la protagoniste totalement dépendante de son mari se débrouillait comme elle pouvait pour assumer son destin de femme mal mariée. Toutefois, l’apparition de M. Raymon va complètement chambouler son existence. Assoiffée d’amour, Indiana ne tardera pas à succomber au charme du parisien. Adultère, elle payera seule les pots cassés. Son mari qui découvrira un soir ses lettres secrètes adressées à son amant « la saisit par les cheveux, la renversa, et la frappa au front du talon de sa botte » (2).

A travers son texte, Sand va jusqu’à dénoncer la violence de certains hommes. En fait, si Indiana est allée chiner l’amour hors du nid conjugal c’est aussi à cause de la cruauté de son époux. M. Delmare, pour régner sur sa femme, ne recule pas devant le choix de la brutalité. Il n’hésite pas à utiliser sa force physique au détriment de la faiblesse de son épouse.

Dans le fond, ce triste homme éprouve un profond sentiment d’avanie. Il est continuellement repoussé par Indiana. Il n’a jamais réussi à la rendre amoureuse de lui. Pourtant, quoi de plus naturel de la part d’une femme qui n’éprouve aucune affection envers son mari. Un mari qu’elle n’a pas choisi et qu’elle a été obligée de supporter sa vie durant. Le mariage forcé finit par prendre la forme d’un viol légal dans Indiana. C’est pour cette raison que la romancière, en plus de dénoncer la violence conjugale, dans le texte, défend aussi « le droit à l’affection » (3) des deux sexes. Tout comme les hommes, les femmes ont également le droit d’aimer et d’être aimées. Par le discours sandien, ce sont essentiellement les femmes qui sont visées. Non pas seulement les femmes du 19ème siècle, puisque la violence conjugale continue encore à exister de nos jours, en France et ailleurs.

Les idées que Sand retrace dans Indiana ne sont pas restées prisonnières de sa patrie. Elles se sont répandues dans toute l’Europe. Indiana fut réédité à plusieurs reprises et son succès ne fut pas seulement limité en France. A Londres, à Berlin, à Vienne, on lisait et parlait d’Indiana. L’engagement féministe sandien finira donc par prendre une ampleur internationale. Décidément la romancière a concrétisé ce dont toujours Sartre a cru, c’est-à-dire, que l’écrivain le veuille ou pas, c’est pour le lecteur universel (4) qu’il écrit.

Défendre le droit à l’amour, et conséquemment au bonheur de la pauvre Indiana serait sûrement ridicule aujourd’hui. Nonobstant, si ces questions ont été débattues d’abord, résolues et reléguées aux archives par la suite, c’est incontestablement parce qu’il y eut une George Sand, qui les a ameutées à temps.

 

Ikram Chemlali

 

[1] G. Sand citée par Pierre Laforgue, Indiana, ou le féminin et le romanesque entre politique et social, in Romantisme, N°99, 1998, p.27

[2] George Sand, Indiana, Gallimard, 1984, p.269

[3] Francine Mallet, George Sand, op. cit. p.163

[4] Jean-Paul Sartre, Qu’est-ce que c’est que la littérature ?, op. cit. p.75

 

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A propos du rédacteur

ikram chemlali

 

Rédactrice. Habite à Fès (Maroc)