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Hommage à Julien Schuh, par Matthieu Gosztola

Ecrit par Matthieu Gosztola le 10.04.17 dans La Une CED, En Vitrine, Les Chroniques

Hommage à Julien Schuh, par Matthieu Gosztola

 

Si Julien Schuh est un universitaire reconnu, s’affirmant comme le plus grand spécialiste que je connaisse de Jarry et de la fin de siècle, il est également un styliste de premier plan, et c’est en cela que lire ses ouvrages érudits s’avère, continûment, être un plaisir non dissimulable.

En témoigne son utilisation du point-virgule (et l’on sait combien le point-virgule a mauvaise presse aujourd’hui !), lequel point-virgule « atteste un plaisir », subtil, « de penser », ainsi que l’a noté Jacques Drillon dans son Traité de la ponctuation française (Tel, 1991).

Il n’est que de se reporter à L’illustration en débat : techniques et valeurs, 1861-1931 (Éditions et presses universitaires de Reims, collection Héritages critiques, 2015) :

« Paradoxalement, l’industrialisation ne provoque pas d’emblée une uniformisation des pratiques ; la fin du XIXe siècle peut au contraire être considérée comme un vaste laboratoire où l’on expérimente des formes originales de relation entre les images et les textes, par la création d’objets imprimés d’un genre nouveau ».

Il n’est que de se reporter à la Bibliographie de la presse française politique et d’information générale des origines à 1944 (10, Aube, Bibliothèque nationale de France, 2015) :

« À la veille de la création des départements, Troyes, l’une des vingt plus grandes villes de France, est reconnue de manière honorifique en 1775 comme “capitale de Champagne et de Brie” par Louis XVI, même si l’administration de la province est en réalité située à Châlons. L’agriculture et l’industrie locales se développent depuis que la guerre a cessé aux frontières de la province. Ces progrès permettent l’essor de la population et son enri­chissement ; la production de bonneterie se modernise avec l’importation de métiers mécaniques au milieu du siècle, la bourgeoisie se dote d’institutions culturelles plus ou moins sérieuses comme l’académie de Troyes, créée par quelques érudits en 1744 ».

Il n’est que de se reporter à l’indispensable Alfred Jarry, le colin-maillard cérébral (Honoré Champion, collection Romantisme et modernités, 2014) :

« […] Il s’agit bien d’un système, dont les éléments sont co-déterminés : l’éloignement de l’auteur permet l’isolement du texte, qui autorise une lecture paranoïaque ; l’absence de contact entre l’auteur et le lecteur, de contrainte, devient une condition de l’effet suggestif du texte. Les deux conséquences essentielles de ce schéma de communication sont une forme de paranoïa herméneutique (tout est signe) et l’affirmation de la polyvalence des signes (ces signes peuvent être interprétés simultanément de plusieurs manières qui ne s’excluent pas) – le tout s’appuyant sur le principe essentiel de l’analogie, qui permet le passage d’un sens à un autre. Ces caractéristiques créent les conditions d’un effet de syllepse constante ou d’allégorisation permanente sur les textes du canon. Cette rhétorique de l’absolu se décline dans tous les arts : le théâtre devient un plateau neutre où la pensée se donne à voir dans sa nudité ; les marionnettes, humains simplifiés, sont des sortes d’incarnation de l’Idée ; la poésie se fait musique pure, la peinture décorative et synthétique. On peut donc considérer cet ensemble de représentations comme un vaste modèle systématique de l’espace littéraire et même artistique du symbolisme, qui garantit la réception de certains textes et en rejette d’autres dans la non-littérature. C’est un ensemble de schèmes qui sous-tend la production et la réception des écrivains symbolistes et qui explique les parallélismes entre différents auteurs : c’est une charpente structurelle actualisée sous des formes variées mais partageant les mêmes valeurs. […] »

Il n’est que de se reporter à Mystes (Minuscule, collection Miniatures, 2007) :

« Sur un atoll vivait une tribu qui méprisait son dieu au point d’avoir négligé de le nommer. Après avoir créé l’univers, l’être cosmique avait épuisé son essence divine. Vidé de sa substance, il n’était plus porteur de la moindre étincelle d’énergie. Il avait fait don de soi au monde qu’il avait enfanté ; il avait insufflé sa vie dans les moindres parcelles de sa création ; le plus vil asti­cot, le plus petit microbe, les pierres immobiles mêmes mais roulées par les flots étaient plus vivants que lui. Dieu était l’être le plus misérable porté par le monde. Inlassablement, les shamans le cherchaient sous les rochers, dans les lézardes des murs, dans les fentes du bois, pour le piéti­ner d’un coup sec et mettre fin à ses souffrances ».

Le maniement du point-virgule est ce grâce à quoi l’on reconnaît, bien souvent, les plus grands prosateurs, les plus grands livres. Ainsi en est-il de Flaubert, ou des Vies minuscules de Pierre Michon, par exemple :

« Il faut en finir. Nous sommes en hiver ; il est midi ; le ciel vient de se couvrir uniformément de bas nuages noirs ; tout près, un chien pousse à intervalles réguliers ce cri lent, très sournois et comme de conque marine, qui fait dire qu’il hurle à la mort ; il va peut-être neiger. Je songe aux gais jappements des mêmes chiens, les soirs d’été, lorsqu’ils ramenaient les troupeaux dans des flaques de clarté ; j’étais enfant, la lumière l’était aussi. Je m’épuise en vain peut-être : je ne saurai pas ce qui s’enfuit et se creusa en moi. Imaginons encore une fois qu’il en fut comme je vais le dire. Dans mes souvenirs de petite enfance, je suis souvent malade. Ma mère me prenait auprès d’elle dans sa chambre ; on me veillait dévotement ; d’irréels cris d’enfants montaient de la cour de récréation, tournoyaient et disparaissaient dans des vols d’hirondelles ; on jetait des bûches dans la cheminée, tout pétillait ; ou alors tout s’éteignait et dans le dernier rougeoiement apparaissaient des fantômes d’abord théâtraux et discernables avec lesquels on pouvait jouer, puis si épais qu’on hésitait à les nommer, jusqu’à ce qu’ils fussent anonymes et uns comme le noir juché sur un enfant » (Vie de la petite morte).

 

Matthieu Gosztola

 


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A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com