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Hommage à Baudelaire XIII.9 - Edgar et Charles (9), par Alain Cuzon

Ecrit par Alain Cuzon 22.06.17 dans La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

Hommage à Baudelaire XIII.9 - Edgar et Charles (9), par Alain Cuzon

 

La dame rouge

La navette de police attend patiemment Edgar quand il rentre à Baltimore, et le retour à Jefferson Island va être délicat au vu de la météo capricieuse qui s’annonce. Des vents de plus de 90 km/h sont en action, et les deux policiers décident d’interrompre le retour. Ils donnent rendez-vous à Edgar le lendemain à la première heure. Ce dernier retourne au journal pour y passer la nuit, à défaut d’une belle chambre d’hôtel. Mais il se ravise rapidement, car la dame rouge devient son objectif : cette femme par sa prestance et son allure ne peut emmener ses clients que dans un hôtel digne de ce nom, suffisamment discret également, et cet hôtel il le connaît, du moins l’imagine. Il s’y rend en quelques minutes et le découvre au bout du port, dans une allée sans issue à laquelle on accède par un grand portail opaque. Il le franchit et suit le chemin qui conduit à la porte d’entrée, pavé et fleuri de chaque côté par des roses rouges ; une femme d’un certain âge l’interpelle sur le seuil, et lui propose une chambre. Dans cet hôtel, aussi classieux soit-il, les chambres sont louées à la journée, la nuit, ou à l’heure. Lorsqu’Edgar demande une chambre pour la nuit, l’hôtelière lui donne une clé, un numéro et un étage, accompagnés d’une demande de paiement immédiat. Edgar s’exécute et ajoute :

– Une dame vient parfois ici, vous devez la connaître ou la reconnaître, elle est vêtue d’un grand manteau rouge et d’un chapeau à voilette noire, cela vous dit quelques chose ? lui demande-t-il de manière innocente.

– Je ne vois personne, ne connais personne et ne reconnais personne, mon brave Monsieur ! Ici c’est un hôtel, pas un commissariat de police ! lui adresse-t-elle d’un ton monocorde comme une rengaine usée jusqu’à l’os.

Edgar se rend au deuxième étage, chambre 29, l’endroit est propre, voire élégant, avec toutes les commodités d’usage. Il ouvre la fenêtre donnant sur le port, et est surpris par la mer qui se jette contre les murs de l’hôtel bâti à même un rocher surplombant la baie. L’endroit devient soudain magique, comme un phare au milieu de l’océan.

Le cerveau d’Edgar reste vif et alerte : roses rouges, dame rouge, phare, océan. De nombreux cadavres sont retrouvés chaque année sur les berges de la baie, et plus précisément au Nord de celle-ci, à proximité du port. La dame rouge pourrait donc utiliser l’une de ces chambres pour exécuter ses forfaits et faire disparaître les corps en les jetant par-dessus la fenêtre d’une chambre. Le scénario est simple et explique l’absence de commentaires dans les bistrots par les clients de cette femme, ils sont tous assassinés durant leurs ébats, ou après. Edgar s’allonge sur le lit et se demande quelles seraient les motivations de cette femme pour ce jeu macabre, s’agirait-t-il d’une perversité extrême, pourquoi pas ; son journal en fera un récit ultérieurement afin que les citoyens de cette belle ville se méfient dorénavant des aventures nocturnes, même si rien n’est prouvé. Mais le lien entre cette femme et la fameuse Lola Montès n’est pas acquis, même si son apparition correspond avec les phénomènes qui viennent de se dérouler sur Jefferson Island. D’ailleurs, que se passe-t-il dans l’habitation à cette heure-ci, se demande-t-il en s’endormant.

Katarina Kreber a pris la mesure des opérations sur l’îlet, elle a obligé Cigale à lui ouvrir toutes les portes de la maison dans le cadre de son enquête. Elle a passé une bonne partie de l’après-midi dans la bibliothèque d’Edgar, devant le grand tableau synthétisant toutes les recherches et questions de l’écrivain. Elle a examiné chaque papier et chaque mot pour effectuer une lecture globale des éléments que son hôte a mis en place. Elle est arrivée aux mêmes conclusions qu’Edgar : où se trouve le contact de Charles ?

Ce n’est que le lendemain qu’elle va pouvoir en discuter avec Edgar de retour du port grâce à la tempête qui s’est assagie. Elle entreprend son hôte dès son débarquement, en l’informant qu’elle a trouvé le tableau et les éléments de son enquête « privée ». Ce dernier garde un silence condescendant, et réfléchit à sa nuit passée, qu’il veut reproduire dès que possible. La rencontre avec cette dame rouge constitue pour lui le dernier indice qui manque à son puzzle. Un dialogue s’engage entre les deux enquêteurs :

– Ma chère Katarina, avez-vous progressé dans votre enquête ?

– Edgar, je crois que vous me cachez des choses, et que votre déplacement d’hier n’était pas innocent. Etiez-vous vraiment à votre bureau ? Où avez-vous passé la nuit ?

– Dans un fabuleux hôtel du port, figurez-vous, comme au pied d’une falaise, et j’ai bien l’intention d’y retourner pour y rencontrer cette dame rouge, dernier morceau du puzzle que vous avez sous les yeux ; je pense qu’elle a beaucoup de choses à m’apprendre…

– Elle ne vous effraie pas, avec son accoutrement et toutes les rumeurs qui l’entourent ?

– Non, certainement pas, et j’ai un message à lui transmettre de la part d’une amie commune.

– M’en direz-vous plus, Edgar, ou dois-je deviner seule ? Je vous rappelle qu’il s’agit s’une enquête criminelle !

– Justement, Katarina, qu’attendez-vous pour progresser ? Ce n’est pas dans ma bibliothèque ni à Jefferson Island que vous trouverez le meurtrier ! conclut-il cet entretien d’un ton amusé.

L’inspectrice sait qu’elle n’en tirera rien de plus, car Edgard est un homme rusé, un vrai renard. Cigale écoute discrètement la conversation avec un sourire qui dépasse la commissure de ses lèvres, satisfaite de ce départ imprévu.

– A bientôt Katarina, on se voit au commissariat quand vous le voulez !

La navette de la police quitte l’îlet, qui retrouve un peu de sérénité et de tranquillité.

 

A suivre


Alain Cuzon

 

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