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Hommage à Baudelaire XIII (2) - Les Aventures de… Edgar et Charles (2), par Alain Cuzon

Ecrit par Alain Cuzon 26.04.17 dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

Hommage à Baudelaire XIII (2) - Les Aventures de… Edgar et Charles (2), par Alain Cuzon

 

Edgar et Charles

Andy Cosquer, ancien marin, ancien bagnard également, est arrivé à Baltimore pour se faire oublier après s’être évadé de Cayenne, l’enfer tropical des exilés de France. De son vrai nom Auguste Cosquérant, il n’a gardé que les signes invisibles, pensant mémoriser des souvenirs refoulés au plus profond d’un passé, sans doute terrible et peu reluisant.

Andy coule désormais des jours heureux sur la baie de Chesapeake, avec son petit bateau qui le conduit à la pêche chaque jour, puis au port de Baltimore pour y vendre son butin. Il le bichonne son petit voilier, le peint et le repeint constamment aux couleurs de son pays natal, comme un témoin indélébile de sa présence aux Amériques ; Andy est serviable et fidèle, toujours disponible et peu bavard, un véritable aide de camp.

Edgar salue son ami, et le bateau met la voile vers le port sur une faible houle. A peine quelques milles franchis, il navigue en compagnie des bateaux naviguant vers Baltimore, qu’il dépasse aisément. Les frégates et autres galions étrangers sont plus lourds, et plus lents. Les deux hommes s’approchent de L’Armide, et saluent le navire d’un lâcher de sirène impressionnant, poussant marins et passagers du bateau à prendre le pont tribord, et rendre ce salut magistral.

Charles, l’ami tant attendu, est proche de la proue, Edgar l’a aperçu avec sa barbe touffue et son chapeau haut-de-forme marquant l’élégance européenne. D’un signe de la main, ils se saluent et les deux bateaux poursuivent leur route vers le port. Que diable vient faire Charles à Baltimore ? Edgar a reçu un télégramme énigmatique de son ami un mois plus tôt, lui demandant un asile « politique » urgent et salvateur ! Il lit la presse étrangère, par son métier et par goût littéraire outre atlantique, il est parfois lui-même censuré et s’intéresse amicalement à ces écrivains maudits, surveillés de l’autre côté de l’océan, avec lesquels il entretient une correspondance soutenue. Il aime également suivre l’histoire politique du vieux continent, et ses nouvelles sont souvent traduites par Charles, en quête de revenus subsidiaires… Son ami se laisse facilement emporter dans une vie parisienne frivole, excessive et coûteuse, qu’il ne peut assumer, et en appelle souvent, trop souvent même, à des usuriers peu recommandables. Sa dernière nouvelle sur la tentative d’assassinat de Napoléon Bonaparte a été traduite par Charles, sans doute est-ce là la raison de sa venue précipitée. Les éditeurs parisiens ne se sont pas empressés pour l’imprimer, et Charles, malgré son soutien au plus haut sommet de l’Empire en la personne de Joséphine – l’impératrice déchue – est aux abois, malade et sans le sou.

Les deux amis se jettent enfin dans les bras l’un de l’autre. Formules de politesse et nouvelles partagées agrémentent la fin du voyage vers Jefferson Island. Deux heures plus tard, Charles met le pied pour la première fois en Amérique, sur l’îlet Jefferson, et, chez son ami Edgar. Un ravissement tout autant qu’un étonnement pour ce mondain parisien habitué aux foules hystériques, aux cris de quartiers et aux crises conjugales, dont la dernière met en scène l’impératrice Joséphine, susurre-t-on sous le manteau au palais de l’Elysée, résidence de la belle Antillaise.

Cigale a préparé une collation de bienvenue pour cet étranger, qu’elle ne connaît que de renommée, car même sur un îlet perdu, le journal reste un contact facile avec le monde entier. Les deux hommes s’arrêtent sur la terrasse, tandis qu’Andy monte les bagages de Charles à l’étage dans la chambre Ouest, à la demande de Cigale, à qui il ne sait rien refuser.

Edgar s’impatiente des explications de son ami, et lui rappelle les craintes de son télégramme annonçant sa venue aux Amériques… ! Après une tasse de thé glacé, Charles, d’une voix hésitante mais posée, explique à son interlocuteur que sa dernière nouvelle a fait l’effet d’une bombe en France, tant sur le sujet contesté d’un attentat contre Napoléon 1er, que sur les origines de ce dernier, et des conspirateurs européens l’ayant fomenté. Edgar, spécialisé dans les romans et nouvelles relatant des affaires criminelles, est souvent appelé par les polices du comté de Baltimore pour recueillir un avis éclairé, qu’il ne dédaigne pas exprimer par ailleurs, son côté Sherlock Holmes sans doute.

Dans sa dernière nouvelle, il met en scène l’assassinat de l’empereur français fraîchement couronné, par des puissances étrangères éreintées, par la soif de pouvoir du petit caporal corse, voire breton, de son surnom nabot de Léon et Léon est en Bretagne… Mais ce n’est pas le sujet. Cette tentative d’assassinat, qui se termine par un échec comme les précédents, y compris ceux restés dans les têtes des ennemis loyalistes, révèle l’existence d’espions et d’espionnes austro-prussiens, d’hommes politiques anglais peu scrupuleux, et surtout de proches de Napoléon 1er.

Cette nouvelle traduction de Charles est interdite d’impression par le ministre Fouquet, et provoque dans les salons une chasse aux sorcières méticuleuse et vindicative. Chacun avouera tout et rien, mais surtout des non vérités, des invraisemblances et d’excellentes histoires de comptoir. L’auteur de l’attentat, un certain « Staps », est arrêté, torturé jusqu’à l’épuisement, avouant la présence d’un intermédiaire qui a tout organisé, avec l’appui d’un réseau loyaliste. C’est à cette mention que le ministre de la police renifle l’affaire d’état, avec Joséphine de Beauharnais très proche des conjurés, et récemment déchue de son titre d’impératrice.

Mais ce sont les commanditaires qui tremblent aujourd’hui, car le grand nettoyage a commencé. Autant du côté de l’empereur, grâce à sa police secrète, que du côté de Joséphine qui s’est exilée, prétextant le règlement d’affaires familiales aux Antilles, devenues Anglaises. Les organisateurs ne sont pas en reste, ils ont dépêché un espion pour supprimer toute trace les reliant à cette dernière tentative contre Napoléon 1er. Personne en fait ne s’opposerait à la disparition d’un militaire un peu fou, sauf que celui-ci disparu, les monarchies européennes verraient sans doute d’un très mauvais œil l’apparition de nouvelles dictatures autrement plus fortes et dangereuses. L’Italie, la Suède, la Russie et enfin l’Espagne voient dans les empires Britannique et Austro-Hongrois des candidats sérieux à la maîtrise d’une Europe naissante, et ils n’en veulent pas.

Edgar a esquissé dans sa dernière nouvelle les lignes de cette politique du pire, et pour qui veut le comprendre, la messe est dite, la France est mise à genou. Charles a masqué un détail dans sa traduction, qui révélait l’empreinte de Joséphine dans ce dernier attentat. Sa participation est peut-être liée à la vengeance contre la petite autrichienne, sa remplaçante, ou à la volonté de sauver ses frères et sœurs, bien mariés aux descendants des cours européennes. Ni Charles, ni Edgar n’ont a priori l’explication de ce geste qui la met en péril, à moins que Charles n’ait d’autres secrets, qu’il aurait réussi à taire pendant les interrogatoires du ministre Fouquet. Les deux hommes passent l’après-midi à évoquer cette histoire pour tenter d’en dénouer les ficelles, qui mettent la vie du visiteur en danger, sur la terre de France. Edgar rappelle avec conviction ce qu’il a écrit dans sa nouvelle. Un espion étranger commandité par l’empire Austro-Hongrois a organisé l’attentat dans les moindres détails, il a profité d’une aide indispensable dans la place, qui ne peut être que Joséphine, l’ex-impératrice. Cela n’est pas un secret sur cette terre d’Amérique, qui voit circuler toutes sortes de migrants, hommes politiques et agents secrets européens.

Cette affaire, Edgar en a écrit les contours et les formes, sans toutefois donner le nom des auteurs et supposés relais d’exécution de l’acte. Ici, on ne dénonce pas sans preuve tangible. Charles encaisse la nouvelle pensant détenir un secret, et confirme à son ami les faits, et le danger que chacun court dorénavant. Il s’est invité à Jefferson Island aussi pour se protéger. Il n’en dira pas plus.

Le soleil se couche sur la baie de Chesapeake et Charles décide de rejoindre sa chambre pour y récupérer de son voyage tumultueux, et surtout des révélations de son ami, très inquiétantes pour son amie Joséphine.

 

A suivre

 

Alain Cuzon


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