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Hizya, Maïssa Bey

Ecrit par Tawfiq Belfadel 10.01.17 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Maghreb, Roman, Barzakh (Alger)

Hizya, éd. Barzakh, Alger, L’Aube, 2015, 324 pages

Ecrivain(s): Maïssa Bey Edition: Barzakh (Alger)

Hizya, Maïssa Bey

 

Le Moi entre poésie et réalité


Au commencement était la légende de Hizya. C’est l’histoire d’une belle femme qui disparut très jeune, au XIXème siècle. Son amoureux Sayed, foudroyé par le chagrin, fit écrire un poème par Ben Guittoun pour exprimer le malheur qui avait bouleversé son âme suite à la disparition de sa bien-aimée Hizya. La légende influença différents artistes, devenue au fil des temps une célèbre chanson du patrimoine algérien :

« Amis, consolez-moi ; je viens de perdre la reine des belles/ Elle repose sous terre/ Un feu ardent brûle en moi !/ Ma souffrance est extrême/ Mon cœur s’en est allé avec la svelte Hizya », chantait Ben Guittoun pour traduire la mélancolie de Sayed.

La narratrice du roman de Maïssa Bey, une jeune fille diplômée, travaillant dans un salon de coiffure, est influencée par le personnage de cette légende. Hantée par l’autre Hizya, elle veut vivre une histoire d’amour orageuse, à rendre fous les hommes, à être une muse, à ravir les esprits et enflammer les cœurs. Elle veut aller à la rencontre de cette « Autre. (…) cette autre en soi. Cette autre que l’on tente désespérément de tenir en laisse parce que l’on sait bien (…) ce qu’il nous coûtera si elle parvient à se frayer un chemin jusqu’à la lumière du jour » (p.51). Il s’agit d’un rêve ou d’une nécessité absolue née des cendres de la légende ? Ce rêve l’habite et motive chaque instant dans sa vie. Un jour, elle fait la rencontre d’un jeune homme : des discussions, des rencontres, des rêves. A présent, elle rend jaloux d’autres hommes, ce qui la flatte davantage et l’approche du sommet de son dessein. Pour réaliser son rêve et aller jusqu’au bout de sa quête, elle doit transgresser, dire, braver cette ligne rouge qui se trace devant elle. Ainsi, elle se trouve reléguée entre deux mondes : rébellion et interdits. Un tumulte de questions trouble sa tête : avancer ou reculer, dire ou se murer dans le silence, transgresser ou accepter la soumission, aller jusqu’au bout du rêve ou se laisser choir dans l’abîme de la réalité amère… De temps en temps, les actions de Hizya, dite Liza, sont commentées par un narrateur omniscient qui ne cesse de la taquiner, la transportant des chimères à la réalité : « ils sont dans ta tête, les barreaux » (p.216) lui dit-il. Bref, réussit-elle à aller à la rencontre de cette Autre, libre et rebelle, en elle ? Réussit-elle à suivre le chemin tracé par la légendaire Hizya ? La narratrice tente de mettre des mots sur ses voyages entre chimères et réalité mais elle ne trouve que des questions dont la plus pesante : « la poésie ne résisterait-elle pas à l’épreuve de la vie, de la vraie vie ? » (p.289).

Dans ce roman, les espaces sont symboliques et révélateurs. La narratrice Hizya travaille dans un salon de coiffure, « un lieu de perdition à l’entendre » (p.149). Le salon est l’espace de liberté des femmes : les histoires de l’une et de l’autre se croisent pour fuir l’Ailleurs qui est plein d’interdits et gouverné par les hommes. En outre, elle vit dans la Casbah. Un célèbre lieu du patrimoine algérien qui est, en revanche, un symbole de réclusion et d’interdits. Ici, tout se contrôle, et les traditions se lèguent d’une génération à l’autre. Quelques pas loin, c’est Alger la blanche où Liza rencontre souvent son amoureux. Ici, les femmes vont et viennent, la transgression des interdits est une nécessité quotidienne. La narratrice vit ainsi un dédoublement de personnages : l’Une dans une Casbah en noir et blanc, l’Autre dans une Alger en couleurs. Cet effet de dédoublement est traité dans un autre récit de Maïssa Bey : L’Une et l’Autre. Et ce va-et-vient entre deux lieux contradictoires décrit la situation complexe d’être entre poésie et réalité.

Le roman, à l’écriture tantôt balzacienne et tantôt contemporaine, comprend le poème de Hizya en arabe, et sa traduction en langue française pour aider le lecteur à mieux suivre l’odyssée transgressive d’une jeune fille hantée par la belle des gazelles, Hizya la légendaire.

En somme, Maïssa Bey s’inspire explicitement de la légende de Hizya pour peindre la situation, voire le combat, de ces femmes qui luttent pour vivre leur rêve, être elles-mêmes, dans une réalité amère et pleine d’interdits. Par ce roman qui constitue un corpus propice pour une étude comparatiste, Maïssa Bey ajoute une marche à sa pyramide des Femmes Rebelles. Maïssa Bey est une plume belle et rebelle.

 

Tawfiq Belfadel

 

NB : on peut écouter sur YouTube la chanson de Hizya, avec traduction en langue française du poème. Les versions de Khelifi Ahmed et d’Ababsa sont les plus populaires.

 


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A propos de l'écrivain

Maïssa Bey

Maïssa Bey est née à Ksar Boukhari, en Algérie. Après avoir  suivi des études universitaires de lettres à Alger, elle enseigne la langue française dans la ville de Sidi Bel-Abbès (ouest algérien).

Elle est l’auteure de plusieurs romans. Et a reçu plusieurs prix :  Grand Prix de la nouvelle de la Société des gens de lettres en 1998; Prix Marguerite Audoux en 2001; le Prix  Cybèle en 2005; le grand Prix des libraires algériens pour l'ensemble de son œuvre en 2005; le Grand Prix du roman francophone , SILA 2008; le Prix de l'Afrique Méditerranée/Maghreb en 2010.


Bibliographie

- Au commencement était la mer, Edition Marsa, 1996

- Nouvelles d'Algérie (nouvelles), Edition  Grasset, 1998

- Cette fille-là, Edition de l’Aube, 2001

  • Entendez-vous dans les montagnes, Edition de l’'Aube, 2002
  • Sous le jasmin la nuit (nouvelles), ,Edition de l'Aube et Barzakh, 2004
  • Surtout ne te retourne pas, Edition de l'Aube et Barzakh, 2005
  • Sahara, mon amour (poèmes), Edition de l'Aube, 2005, photos O. Nekkache
  • Bleu, blanc, vert, Edition de l'Aube, 2007
  • Pierre, Sang, Papier ou Cendre, Edition de l’Aube,  2008
  • L'une et l'autre (essai), Edition de l’Aube, 2009, Edition Barzakh, 2009
  • Puisque mon cœur est mort, Edition de l’Aube, 2010

A propos du rédacteur

Tawfiq Belfadel

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Jeune écrivain algérien de langue française, auteur de Kaddour le facebookiste (éd. Edilivre). A suivi des études de Lettres à l’université de Mostaganem.