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Hiver à Sokcho, Élisa Shua Dusapin (par Cyrille Godefroy)

Ecrit par Cyrille Godefroy 20.09.18 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Folio (Gallimard), Roman

Hiver à Sokcho, Folio, août 2018, 160 pages, 6,60 €

Ecrivain(s): Elisa Shua Dusapin Edition: Folio (Gallimard)

Hiver à Sokcho, Élisa Shua Dusapin (par Cyrille Godefroy)

 

Quelle surprise ! Un roman sans surprise ! Une autoroute littéraire sur laquelle on pénètre aussi facilement qu’on en sort. Hiver à Sokcho, publié en 2016 et lauréat du prix Robert Walser, se classe parmi les livres ordinaires, indispensables au mouvement perpétuel caractérisant la sédimentation du lit tourbeux de la littérature jetable.

Un dessinateur français se rend en Corée du Sud dans une ville portuaire proche de la frontière avec le frère ennemi : Sokcho. Il s’installe dans une pension où, aléa de la vie, travaille la narratrice. Suivez mon regard… Inutile de préciser que, dès la première page, on devine la suite inéluctable de cette rencontre entre ces deux oiseaux perdus dans une contrée endormie aux hivers rigoureux. Toc toc, nubile vénusté, je suis le prince ténébreux, je suis ici pour te sauver de ta misère et t’arracher à la morosité de ton quotidien… Que nenni, braves gens !

Que vient donc faire le normand Yan Kerrand aux antipodes, dans ce trou perdu figé par le gel et la neige ?! Cet artiste solitaire, poor lonesome cowboy, cherche l’inspiration, un cadre propice aux nouvelles aventures de sa prochaine bande dessinée. Mine de rien, il sollicite le concours de la narratrice, une jeune femme mal à l’aise dans son milieu, coincée dans la case de la fatalité, pour lui servir de guide. Inutile de préciser qu’elle accepte volontiers.

Et le train lancé à folle vitesse sur la voie de la prévisibilité dérailla…

Au gré de ballades et de repas partagés, les deux compères tissent une relation en demi-teinte faite de défiance, de gaucherie, de silence que les dissonances culturelles exacerbent. Ils se toisent, se jaugent, se testent, se reniflent telles deux nations voisines antagonistes. L’invisible tension érotique se résout en sourires, en prévenances, en effleurements, mais plus souvent en chicanes, en discords, en ressentiments. Pourtant, le dessinateur ombrageux diffère son départ. Pourtant, la narratrice s’éloigne de son amoureux coréen, un mannequin loin d’être un modèle.

Qu’il est difficile de sortir de sa bulle, de son ego, de son orgueil et d’aller vers l’autre, vers sa bulle, son ego, son orgueil. Absorbé par ses dessins, taraudé par ses hautes exigences artistiques, obnubilé par son héros solitaire qui lui ressemble comme deux gouttes de soju, ensorcelé par ses esquisses de femme aux contours indéterminés, Kerrand maugrée, s’emmêle les pinceaux, tergiverse, et passe à côté du reste, qui sait, de l’essentiel : « Quelle perfection Kerrand attendait-il des femmes pour qu’elles aient le droit de côtoyer son personnage ».

Amadoué par la finesse et l’épure du trait, stimulé par l’écriture nerveuse empreinte de pudeur, par cette histoire on se laisse finalement entraîner, comme happé par les bras d’une danseuse chevronnée. Ce premier roman d’Élisa Shua Dusapin joue habilement avec la fantasmagorie romantique, transgresse avec une douce amertume les codes élimés de la romance facile, traduit avec subtilité la complexité des rapports entre un homme et une femme. Il s’avale d’une traite, tempérant ainsi le dépit consécutif au mésusage du peu de temps qui nous est imparti. Amen. Ce « bijou » dénué de suffisance, sanctionné par moult récompenses et pâmoisons, n’en grossit pas moins la longue liste des produits strictement distrayants croupissant sur les rayons d’une littérature botoxée. Avis aux amateurs – pour ma part, je retourne à Cossery, comme d’autres s’agrippent aux textes sacrés – le deuxième opus d’Élisa Shua Dusapin, Les Billes du Pachinko, vient de paraître. Été à Tokyo ?

 

Cyrille Godefroy

 


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A propos de l'écrivain

Elisa Shua Dusapin

 

Née en 1992 d’un père français et d’une mère sud-coréenne, Elisa Shua Dusapin vit en Suisse. Son premier roman Hiver à Sokcho a reçu le prestigieux prix Robert Walser 2016, ainsi que le prix Régine Deforges 2017 et le prix Révélation de la SGDL.

 

A propos du rédacteur

Cyrille Godefroy

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Rédacteur

Ecrivain dilettante de 42 ans (pièces de théâtre, nouvelles, critiques littéraires). Fabricant d’étrange le jour, créateur d’irrationnel la nuit, semeur d’invraisemblance le reste du temps. Les mots de Beckett, Ionesco, Cioran, Tchékhov, Kundera, Bobin s’entrechoquent dans sa caboche amochée comme des cris en forme de points de suspension.

Ses publications : Tout est foutu, réjouissons-nous (L’Harmattan, 2015), Les vacances de Markus (Mon petit éditeur, 2014), Le jeu du désespoir (Edilivre, 2014), L’errance intérieure (La cause littéraire, 2014).