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Héloïse est chauve, Emilie de Turckheim

Ecrit par Yann Suty 18.02.12 dans La Une Livres, La rentrée littéraire, Les Livres, Recensions, Roman, Héloïse D'Ormesson

Héloïse est chauve, Février 2012, 220 p. 18,50 €

Ecrivain(s): Emilie de Turckheim Edition: Héloïse D'Ormesson

Héloïse est chauve, Emilie de Turckheim

 

Osons la comparaison. Et pourquoi pas, après tout, Emilie de Turckheim ne se refuse rien dans son cinquième roman, alors ne nous refusons rien. Héloïse est chauve a quelque chose du Lolita de Vladimir Nabokov, mais dans une version inversée (et qui troque la subtilité pour la crudité). Ce n’est pas l’homme âgé de quarante ans de plus (ici Lawrence) qui séduit (force ?) la Lolita (ici Héloïse), mais la jeune fille qui met le grappin sur l’homme. D’ailleurs, Lawrence n’a pas spécialement le goût des lolitas, il n’a rien d’un Humbert Humbert, mais il ne parvient pas à résister aux avances de celle qui est amoureuse de lui depuis qu’elle a cinq mois. Oui, elle avait encore une tétine en bouche qu’elle est tombée amoureuse de ce médecin aux origines irlandaises.

« Je suis amoureuse de toi depuis que je suis née ».

Cette Lolita n’a rien d’une allumeuse d’hommes matures, de l’âge d’être son père, voire son grand-père. En plus, Lawrence a un certain passé dans la famille d’Héloïse, pour ne pas dire un passif. Grand séducteur, il a en effet eu des aventures avec sa tante, sa mère ou sa grand-mère…

Héloïse n’en a cure, elle veut juste vivre avec celui qu’elle a toujours aimé, aussi loin qu’elle se souvienne. Celui pour lequel, à quatre ans, elle était prête à échanger tous ses jouets contre un simple baiser…

Et Lawrence lui succombe. Un peu trop facilement peut-être ?

Héloïse est chauve est avant tout une histoire d’amour.

D’abord dissimulée dans une situation de départ à la limite du scabreux, en tout cas contraire aux bonnes mœurs, la romance transparaît petit à petit, au fil des pages. Les deux personnages vieillissent, leur situation se normalise, tout s’arrange. Ou presque. Le couple n’est plus illégal et n’est plus cantonné à la clandestinité, il peut s’afficher, vivre ensemble, faire des enfants. Mais il sera toujours perçu comme étrange, presque contre-nature.

Héloïse est folle amoureuse de Lawrence. Elle a beau devenir une superbe jeune femme qui attire les convoitises des hommes, une artiste-photographe à succès à qui rien ne semble résister, c’est toujours auprès de Lawrence qu’elle restera. C’est l’amour de sa vie, quoi. Et Lawrence lui-même a du mal à croire qu’une si jolie femme reste attachée au vieillard qu’il devient…

Emilie de Turckheim se sort bien d’une situation de départ à risques, qui pouvait ne pas laisser présager que le meilleur, même si elle ne se refuse pas quelques facilités (l’épisode du 11 septembre et de l’avion raté a déjà été vu, la réussite d’Héloïse dans l’art est un petit peu trop rapide). C’est notamment grâce à un style enlevé, aux phrases plutôt longues où la virgule est savamment utilisée. On saura gré à l’auteur de ne pas user de dialogues à tout va, mais de préférer un style narratif bien plus riche et imagé.

« Lawrence a souvent repensé à l’été des treize ans, le labyrinthe des cactus battants, leurs deux cœurs écrasés entre les pins parasols, le sentier irréversible, la plage blanc et rose au soleil, noire et complice aux étoiles, surplombée d’une tour génoise en ruine, les baisers de contrebande ».

Emilie de Turckheim ne se prive pas d’une certaine crudité. Mais ici, on est dans l’amour avec les tripes, l’amour, le vrai, cette force irrésistible contre laquelle il est impossible de lutter. Avant même de penser, avant même d’avoir véritablement conscience, l’amour est déjà là, comme s’il était une donnée de la nature.


Yann Suty


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A propos de l'écrivain

Emilie de Turckheim

Née en 1980, Emilie de Turckheim a publié à 24 ans Les Amants terrestres (Le Cherche Midi, 2005) puis Chute libre (Editions le Rocher, 2007). Son expérience de visiteur à la prison de Fresnes lui inspire Les Pendus (Ramsay, 2008). Elle a également publié Le Joli mois de mai (Héloïse d’Ormesson, 2010).

A propos du rédacteur

Yann Suty

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Membre fondateur


Yann Suty est écrivain, il a publié Cubes (2009) et Les Champs de Paris (2011), chez Stock