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Havre nuit, Astrid Manfredi

Ecrit par Pierrette Epsztein 29.03.17 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, Belfond

Havre nuit, février 2017, 224 pages, 18 €

Ecrivain(s): Astrid Manfredi Edition: Belfond

Havre nuit, Astrid Manfredi

 

Astrid Manfredi nous offre son deuxième roman. Après La Petite Barbare, voici Havre nuit. Cette fois encore, elle se hasarde à traiter d’un sujet inquiétant. Cette auteure n’est pas la seule à s’être emparée de faits divers pour en faire le départ d’un roman. Mais, l’important ne se situe pas là, mais dans la manière dont elle va traiter l’évènement. De prime abord, le lecteur peut croire qu’il va lire un énième roman policier puisque dans Havre-Nuit, oui, il y a des victimes, oui, il y a un criminel, oui, des crimes se succèdent, il y a bien sûr une enquête.

Mais c’est une autre lecture qui nous est proposée, plus nébuleuse, plus ambigüe. Au fil des pages, le récit s’éloigne d’un genre établi et se densifie. Par un procédé d’écriture qui allie le factuel à la psychologie et à la poésie, Astrid Manfredi subvertit pour notre plus grand bonheur les codes convenus, habituels, du roman policier. Elle brouille avec subtilité la vérité des faits pour nous obliger à approcher la vérité intérieure des personnages, leurs secrets enfouis, leurs blessures mal cicatrisées, leurs aspirations brisées, leurs espoirs déçus.

Deux personnages, à l’esprit brillant, autour desquels va se nouer l’intrigue. Le récit débute à Paris. « C’est lui. Il est là ». « Elle est là ». Ils sont jeunes et ne sont pas encore froissés par la réalité. Elle est belle, d’une beauté brune et insolite. Une jeune étudiante en quête d’existence. Elle souhaite ajouter des broderies à sa vie.

Un jour, il l’a vue, plongée dans ses livres et il a su, dans l’instant, qu’elle serait celle qu’il aimerait toute sa vie. Il pensera : « Elle est là. Enfin livrée à mon temps présent. Destinée à me faire rejoindre l’inévitable cortège des amoureux accros à leur montre. Elle est le pardon que je ne m’accorde pas » et « Une contenance obstinée et intelligente. Un écureuil dans un corps de félin. Prompt, avisé, farouche. Elle n’est pas mon autre. Elle est moi. En mieux. Un moi affamé de possibles ».

Elle l’a vue aussi sa beauté ravageuse. Elle pensera : « Il est là. Beau sans raison. Intelligent sans le vouloir. De sa haute taille, il parle aux filles sans les envisager. Et elles lèvent le menton quémandant son désir. Il ne baisse pas la tête, jamais. Il gagne ses parties de flipper. Mais il ne triche pas. Il est doué, c’est tout. Il aime la poésie. Moi aussi. Comment se l’avouer ? Les autres sont si moqueurs. Parce qu’il faut être dur. Parce que c’est ringard d’avoir l’air sentimental. Au fond, je fais comme les autres ». Et elle a su, dans l’instant, qu’il serait le seul homme qui compterait dans sa vie. Et dans sa tête reviennent comme une rengaine les mots de la chanson de Joe Dassin qui tournait sur l’électrophone chez ses parents du temps où son enfance était un havre de paix : « Et si tu n’existais pas, dis-moi comment j’existerais… ».

Très vite ils apprendront leurs noms. Lui, c’est Laszlo Kovak. Celui qui n’a pas été désiré, celui qui a idéalisé son père étranger, un inconstant dont il portera le blouson de cuir comme un sésame. Elle c’est Alice Casabelle dont le père docker, qui a quitté très jeune sa terre d’Italie, s’use à la tâche et dont la mère est si fragile. Comme étiquette, « Me suffit celle de fille du Havre. Fille de docker. Tandis que mes voisines d’amphi arpentent la Rive Gauche avec la certitude déjà acquise qu’elles y trouveront leur place. Mais Laszlo n’est pas de cette obédience. En lui pulse l’effroi d’une âme incomprise. Et ce qu’elle peut commettre. Le meilleur, comme le pire ». Autour d’eux gravitent toute une série de silhouettes croquées de façon plus ou moins aboutie. Le monde autour d’eux n’a pas de consistance, en tout cas pas suffisamment pour les tenir debout. Tous deux en ont soif d’exigence. Il va suffire de la rencontre de deux regards pour provoquer le frisson de tout l’être chez ses deux personnages qui ne feront que se frôler sans jamais se rejoindre chacun d’un côté d’une ligne jaune. Cet échange éphémère, dont lui ne va garder qu’une épingle qui a glissé de ses cheveux comme une invite, va déclencher une suite d’évènements en cascade, imprévisibles et inexorables et va fonder deux destins.

Et les années coulent et les jours se déroulent faits d’errances hagardes à travers le monde pour lui sans jamais trouver l’apaisement et d’ancrage dans sa ville du Havre, tant haïe et tant chérie, dans une plongée démente dans le travail d’enquêtrice qui traque la déviance avec finesse. Ils s’écriront des lettres qui ne parviendront jamais à destination.

Et ils vieillissent, leur corps les trahit. Et quand c’est trop dur, ils plongent dans le sexe violent et sans joie, dans l’alcool sans retenue et dans les substances illicites sans regret. Ils mèneront deux trajets en parallèle toujours hantés par le fantasme de l’autre et sans plus jamais se croiser sauf en songe. Le quotidien a jeté sur eux son emprise. Autour d’eux trop de fantômes familiaux rôdent enrobés de trop de cicatrices. Revient-on jamais des blessures de l’enfance ? Celles-ci ne vous interdisent-elles pas pour toujours la force de construire un amour solide et solidaire ? Les accidentés du sort depuis leur naissance sont-ils condamnés à la répétition des désastres de leur lignée ?

Où se sont enfuis leurs rêves ? Où ont-ils semé leurs forces vives ? Que deviennent deux êtres affamés d’amour quand la vanité et l’absurdité de l’existence leur crèvent les entrailles et que de leur vie ne restera qu’une nostalgie bleue, nue et froide, celle qui pique les yeux et fait remonter les larmes au bord des cils ? Ils garderont, tous les deux, un cœur exilé qui saigne et qui tremble. Ils sont devenus deux êtres ravagés et solitaires. Jusqu’à ce jour où le hasard ou la fatalité les rejoignent pour les séparer à jamais. « Tu ne sauras jamais qui a assassiné Lily ». Le « elle » dédoublé restera un mystère et sèmera un trouble chez le lecteur qui devra attendre la dernière page du roman pour remonter le fil du récit à l’envers et pouvoir comprendre le fin mot de l’énigme.

Astrid Manfredi superpose avec une subtile habileté des périodes de temps mais aussi des espaces différents. Dans ce récit nous voyageons et notre lecture souvent vacille.

Le personnage féminin est dédoublé et conduit le lecteur à ne plus déterminer qui est qui. Une polyphonie interne se met en place. Pour chacun de ces personnages, l’auteur change de point de vue. Parfois, elle les observe à distance, les fait voir par un tiers, parfois elle les absorbe et se fond en eux, parfois elle s’y englobe. D’où la constante variation des pronoms qui sème le trouble dans notre lecture. Qui représente les « on », les « elle », le « il », le « tu », les « je », les « nous » ? Et puis, les anaphores ne nous obligent-elles pas à prendre conscience de la répétition ? Et les « si » et les « mais » ne nous font-ils pas approcher de très près toutes nos hésitations et nos interrogations sur le sens de nos existences ?

Mais les tonalités varient aussi. Dans la trame de l’intrigue à l’écriture rude, sèche, cinglante, une langue poétique fait effraction par salves lorsque l’auteur décrit Le Havre ou des mots tendres affleurent quand elle approche les rapports entre les personnages. Entre la griffe et la caresse, entre la cruauté et la poésie, les contrastes créent la surprise et évitent l’étouffement de la sauvagerie. Parfois, ces phrases sont courtes et haletantes. Parfois, elles se rallongent. Elles se modulent au rythme des évènements, au rythme de la respiration.

L’art de l’écrivain ne consiste pas à mimer la vie, mais à l’inventer, la reconstruire, l’interpréter avec sa propre musique, sans jamais chercher à vouloir imposer à son lecteur une quelconque morale. Dans Havre Nuit, nous touchons, grâce à Astrid Manfredi, à des interrogations sur les phénomènes qui traversent notre époque de violence, de désespérance, de repli sur soi et de tentation sécuritaire. Effacées les frontières entre le bien et le mal, les bons et les méchants, les coupables et les innocents, tels qu’on nous en offre l’image dans trop de journaux télévisés ou dans certains documentaires à sensations. Tous les personnages de ce récit sont hors normes, hors limites. L’auteur ne cherche pas à ce qu’ils nous attendrissent, à ce qu’ils captent notre compassion. Pas plus qu’elle ne prétend nous offrir une vérité figée, emballée dans un beau papier de soie. Elle est bien plus exigeante. Elle nous en demande bien plus. Que nous suspendions, le temps de la lecture, tout jugement moral hâtif ou convenu et que nous touchions à la complexité de l’âme humaine, à ses contradictions, à son insatiable désir d’amour et de reconnaissance.

Et si au lieu d’un simple polar, l’auteur nous invitait à vivre une tragédie antique réactualisée dans le traitement de la langue contemporaine ? Et si en fait, nous approchions ici les forces psychiques qui nous meuvent lorsque nous sommes embarqués dans l’invincible passion de l’amour à mort, dans toute sa force et sa fureur qui emporte et brise tout, qui amène à franchir toutes les limites, à perdre tout contrôle jusqu’à la folie ?

Astrid Manfredi pose ses mots pour que nous les accueillions en faisant juste preuve d’un peu de subtilité dans notre approche de l’autre juste dans l’acceptation et l’accueil. Cela suppose que nous nous regardions nous-mêmes sans complaisance dans le miroir.

« Les deux personnages vrais du roman sont l’auteur et le lecteur, et le roman c’est se qui se passe entre les deux » nous dit George Perec. Alors, laissez-vous embarquer sans hésiter dans cet entre-deux qu’est le roman Havre-nuit, vous ferez un sacré voyage !

 

Pierrette Epsztein

 


  • Vu : 1925

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A propos de l'écrivain

Astrid Manfredi

 

Astrid Manfredi est née le 4 novembre 1970. Elle a suivi des études de littérature française à l’Université Paris 3 Sorbonne Nouvelle. Elle a créé le blog de chroniques littéraires Laisse parler les filles. Elle intervient ponctuellement pour le Huffington Post, toujours autour de la littérature. Bibliographie : La Petite Barbare, éditions Belfond. Premier roman.

 

A propos du rédacteur

Pierrette Epsztein

 

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Rédactrice

Membre du comité de Rédaction

Domaines de prédilection : Littérature française et francophone

Genres : Littérature du "je" (autofiction, autobiographie, journaux intimes...), romans contemporains, critique littéraire, essais

Maisons d'édition : Gallimard, Stock, Flammarion, Grasset

 

Pierrette Epsztein vit à Paris. Elle est professeur de Lettres et d'Arts Plastiques. Elle a crée l'association Tisserands des Mots qui animait des ateliers d'écriture. Maintenant, elle accompagne des personnes dans leur projet d'écriture. Elle poursuit son chemin d'écriture depuis 1985.  Elle a publié trois recueils de nouvelles et un roman L'homme sans larmes (tous ouvrages  épuisés à ce jour). Elle écrit en ce moment un récit professionnel sur son expérience de professeur en banlieue.