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Granny Webster, Caroline Blackwood

Ecrit par Myriam Bendhif-Syllas 22.05.11 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Iles britanniques, Roman, Christian Bourgois

Granny Webster, traduit de l’anglais par Michel Marny, 2011, 136 p. 15€

Ecrivain(s): Caroline Blackwood Edition: Christian Bourgois

Granny Webster, Caroline Blackwood

Granny Webster nous offre des chroniques familiales de choix, à la fois effrayantes et drolatiques, pour une part autobiographiques. La narratrice adolescente y dépeint les figures d’exception de sa famille aristocratique décadente à partir de sa rencontre avec son étrange aïeule, explorant plusieurs époques. Inquiétante hérédité qui, d’une génération à l’autre, déploie une inventivité des plus cruelles.
Le récit est dominé par deux demeures hors d’âge, habitées par des êtres excentriques. A Hove – et sur le roman tout entier –, règne dans un silence jamais rompu, la terrible arrière-grand-mère Webster « à la douceur de teck », dressée sur son légendaire siège de bois victorien, houspillant une domestique arthritique et borgne. Le lecteur parvient à « humer l’acidité du déplaisir que lui causait toute chose passée, présente, future ». Depuis son séjour isolé, elle garde la main mise sur les affaires de la famille et signera sans ciller l’internement à vie de sa propre fille. Même lors de son propre enterrement, elle semble poursuivre son influence néfaste et mener son monde à la baguette. « Je n’avais jamais eu envie de mener le deuil d’une femme que ne pouvait pas pleurer. […] Même morte elle semblait me tyranniser avec ses souhaits égoïstes ; de nouveau elle m’obligeait à faire quelque chose de sinistre, ennuyeux et déplaisant ».

A Dunmartin Hall, manoir lugubre d’Irlande du Nord et demeure familiale de la narratrice, la fille de Granny Webster sombre peu à peu dans la folie, persuadée que ses véritables enfants ont été enlevés par les fées et remplacés par des démons. La maison fuit de tous côtés, tout comme la raison de la maîtresse des lieux, et les détritus s’accumulent comme les souvenirs. Autre victime de l’ogresse Webster, la tante Lavinia, divine mondaine, entretenue par des amants généreux, qui finira par réussir son suicide dans une apothéose de champagne. L’impression d’enfermement domine : chacune de ces femmes se trouve prise au piège de la vie considérée comme un long et pénible prologue avant la mort désirée.
Ce premier livre de l’écrivain Caroline Blackwood, publié initialement en 1977, démontre une grande maîtrise. Le style mélange traits ironiques et descriptions sinistres, accusant les lenteurs ou les cahots de ces vies décalées. Son humour mordant surgit au détour d’un portrait, en clausule d’une remarque en apparence anodine. Mais c’est le regard glacé de l’arrière-grand-mère Webster qui continuera à vous suivre une fois le livre refermé, version inquiétante de la tante Léonie de Combray.

Myriam Bendhif-Syllas

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A propos de l'écrivain

Caroline Blackwood

Caroline Blackwood est née à Londres en 1931 dans une riche famille aristocratique anglo-irlandaise (elle est une héritière Guinness par sa mère). À 19 ans, elle rencontre Lucian Freud avec qui elle s'installe un temps à Paris. En 1953, ils retournent vivre à Londres où ils se marient. Elle fréquente différents cercles d'artistes et écrit pour des revues (Encounter, London Magazine). Après avoir quitté Lucian Freud, elle part pour New York et Hollywood où elle tourne dans plusieurs films. Elle épouse alors le pianiste américain d'origine polonaise Israel Citkowitz, qui lui donne trois enfants. De retour à Londres, Caroline Blackwood rencontre Robert Lowell, déjà reconnu comme un des plus grands poètes du XXe siècle aux États-Unis. En 1970, ce dernier quitte l'écrivain Elizabeth Hardwick pour épouser sa nouvelle muse. Leur relation passionnelle est bouleversée par les tendances maniaco-dépressives de Robert Lowell. Il retourne à New York où il meurt dans un taxi alors qu'il allait rejoindre son ex-épouse, un portrait de Caroline peint par Lucian Freud serré dans ses bras. Caroline retourne aux États-Unis en 1987. Elle continue d'écrire, activité qu'elle a poursuivie tout au long de sa vie, publiant une dizaine de livres. Elle meurt à New York à l'âge de 64 ans.


(Source "Parfum de livres")



A propos du rédacteur

Myriam Bendhif-Syllas

 

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Rédactrice

Responsable de la section "littérature jeunesse"

Domaines de prédilection : littérature jeunesse, littérature francophone, documentaires.

Genres : récits, documentaires et albums jeunesse, BD, romans sur l'enfance et l'adolescence, la marginalité.

Maisons d'édition les plus fréquentes : Talents Hauts, Seuil Jeunesse, Sarbacane, Gulfstream, La Boîte à Bulles... Seuil.