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Fumisteries. Naissance de l'humour moderne 1870-1914

Ecrit par Frédéric Saenen 12.09.11 dans Les Livres, Critiques, Anthologie, Editions Omnibus

Fumisteries. Naissance de l’humour moderne 1870-1914, Anthologie 2011 1007 p. 29 €.

Ecrivain(s): Daniel Grojnowski et Bernard Sarrazin Edition: Editions Omnibus

Fumisteries. Naissance de l'humour moderne 1870-1914

« Le fumisme est incomparablement supérieur à l’esprit. […] L’esprit dure un moment, comme une fusée, et l’ineptie est éternelle. » Ainsi s’exprimait, sous la plume de Félicien Champsaur, le personnage de Sapeck, excentrique qui dans les années 1880 écrivit peu mais sut ponctuer son existence de facéties scandaleuses et absurdes, à l’image d’un humour qui commençait alors à être en vogue.

Dadaïste, surréaliste, voire situationniste avant la lettre, le « fumisme » ne fut pas à proprement parler un mouvement structuré, mais plutôt un non sense à la française, qui par certains aspects s’articula aussi bien au symbolisme le plus hermétique qu’à la veine pamphlétaire. Voilà pourquoi, dans l’excellente anthologie qu’en proposent Daniel Grojnowski et Bernard Sarrazin, Mallarmé jouxte Bloy, Laforgue flanque le pas à Tailhade, Huysmans se tient non loin de Rictus…

C’est que l’humour fumiste, au-delà d’un simple tour de force ludique avec les ressources de la langue ou de la prosodie, comporte une irréductible part de subversion. Le rire qu’il provoque n’est pas celui de la grosse farce qui amène à se claquer sur la cuisse ou à s’étrangler au-dessus de son assiette. Les mâchoires grincent, les commissures des lèvres se retroussent en demeurant bien pincées, les yeux s’arrondissent devant les énormités que l’on est en train de lire… C’est qu’au pays des Hydropathes, des Zutiques et autres Incohérents, la Raillerie est reine, toute de jaune vêtue, et son Fou a des allures de croque-mort.

L’avantage d’un tel florilège délicatement empoisonné est de faire découvrir des auteurs ou des textes mal tamisés par la postérité. Bien sûr, on attendait au tournant quelque Conte cruel de Villiers de l’Isle-Adam, des scènes d’Ubu, des chroniques d’Allais, et il y en a. Mais avec quel plaisir on se plonge chez un précurseur de la stature d’un Flaubert, à qui il faut décidément revenir sans fin : ses Bouvard et Pécuchet sont les risibles archétypes d’une bourgeoisie prudhommesque, comptant sur la science pour atteindre à l’Absolu qu’elle refuse à la religion ; son Dictionnaire de la bêtise fonde un féroce courant aphoristique qui se déclinera jusque dans les pages du journal de Renard ou des « pensées sans titre » de Forneret. Autre pilier : L’Histoire de l’invalide à la tête de bois, publiée par Eugène Mouton en 1857. Ou comment le brave soldat Dubois, dont la caboche se voit emportée par un boulet de canon (« sauf son bon œil et deux dents de devant »), ressuscite en miracle de la science. Hélas, le chirurgien du campement chargé de le rafistoler n’a pas pensé qu’en lui greffant sur les épaules un billot sculpté dans un sapin de la Forêt Noire, le troufion se verrait affublé d’un incurable accent allemand… Les problèmes peuvent commencer.

Avec quelle délectation mêlée d’étonnement on exhume également une foule de poèmes, chansons, contes ou monologues qui sont autant de petits bijoux. Jarry se livre en deux pages à l’éloge de la Société protectrice des enfants martyrs, sise en Belgique ; Richepin se fait nominaliste en relatant la douloureuse – partant drolatique – existence de Constant Guignard ; Rachilde prouve à quel point les charmants profils dont on tombe amoureux de loin sont trompeurs ; Jarry s’évertue à calculer, trigonométrie à l’appui, la surface de Dieu ; George Auriol nous fait visiter une très productive manufacture de sonnets et nous offre de juger sur pièce les œuvres impérissables qui en sortent ; Arthur Cravan parcourt, massue en pogne, l’exposition des indépendants…

Et puis, au fur et à mesure de la lecture, s’impose l’idée que ces élucubrations verveuses, d’apparence gratuites, ont en fait ouvert la voie de perspectives formelles qui seront creusées par toutes les avant-gardes du XXe et que, souvent, elles sont étrangement visionnaires. Précipitez-vous ainsi page 352, sur cet extrait du roman Ignis, commis par un certain Didier de Chousy en 1883. Cela s’intitule « Plus de bonheur encore » et il est difficile de ne pas entrevoir dans cette contre-utopie une préfiguration des rapports sociaux induits par nos nouvelles technologies : en effet, grâce au téléchromophotophonotétroscope, « Plus d’isolement ni de solitude : de gré ou de force, on recevait à toute heure la visite spectrale d’un ami absent, de parents de province ou de voisins oisifs, venant familièrement passer une heure ou quelques jours chez vous. Ainsi, quelle union de tous les habitants de ce pays, liés en une seule famille par des fils si serrés qu’on n’en pourrait couper un membre sans faire crier tout le corps, ni tirer un cheveu sans arracher la touffe ! »

Au rang des trouvailles, on notera encore la Chanson des cloches de baptême de Richepin, qui commence par « Philistins, épiciers… » et qui fut reprise par Brassens. On s’aperçoit maintenant que le chansonnier en a pudiquement sucré l’ultime strophe, sans doute par trop scatologique à son goût…

Signalons qu’outre l’impressionnante étendue du champ textuel couvert, le travail d’apparat critique du texte est excellent : pas moins de deux préfaces permettent de situer le courant fumiste, l’une dans son contexte fin-de-siècle, l’autre dans le rapport élémentaire de l’homme au rire depuis la nuit des temps. Chaque partie est à son tour introduite par un préambule qui annonce clairement les partis pris des anthologistes. Enfin, le volume se clôt sur un nécessaire répertoire des auteurs convoqués, qui se voient traités avec parité, célèbres ou non.

Amateurs de grand macabre, goûteurs de vertes et de pas mûres, irrévérencieux de tout poil, voilà donc un volume qui devrait vous combler en ce qu’il signe les épousailles heureuses du style, de l’intelligence… et des zygomatiques !


Frédéric Saenen


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A propos de l'écrivain

Daniel Grojnowski et Bernard Sarrazin

Daniel Grojnowki et Bernard Sarrazin sont tous deux professeurs émérites de littérature française à Paris-VII. Le premier a travaillé sur le comique chez les auteurs fin-de-siècle en France, le second sur l’humour noir et la bible dans la littérature française.

 


A propos du rédacteur

Frédéric Saenen

Poète, critique littéraire pour Le Magazine des Livres, Gavroche

- Le Bulletin célinien, ou sur le site Parutions.com En 2010, il publiera

- Un « Dictionnaire du pamphlet en France » aux Editions Infolio ainsi qu'un recueil de nouvelles aux Editions du Grognard.