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Entretien avec Jean-Sébastien Hongre pour "Un père en colère"

Ecrit par Sophie Adriansen 01.04.13 dans La Une CED, Les Dossiers, Entretiens

Entretien avec Jean-Sébastien Hongre pour

 

« Et si c’était au tour des parents de se rebeller ?

Un père en colère : la révolte d’un homme dépassé par le comportement de ses enfants. Sa lutte pour reconstruire sa famille et renouer avec sa femme. Son cri pour raviver la tendresse dans le cœur de ses deux adolescents en dérive.

Une fiction à l’intrigue implacable, qui ne triche pas avec la réalité et qui creuse au fond de notre époque pour en extraire la voie de l’espérance ».

Rencontre avec Jean-Sébastien Hongre qui s’est emparé, dans son deuxième roman, de thèmes d’actualité sur lesquels nous lui avons proposé de revenir.

 

Sophie Adriansen : Quel est le point de départ qui vous a donné envie d’écrire « Un père en colère » ?

Jean-Sébastien Hongre : J’ai voulu exprimer les douleurs secrètes, silencieuses et terribles des parents confrontés parfois aux comportements brutaux de leurs enfants. Ces souffrances retenues, on en parle peu. Et pour cause. Les parents prennent sur eux en général, masquent les blessures que leurs enfants leur infligent (souvent malgré eux). Les parents cachent leurs doutes, attendent que leur mort soit le révélateur de leur sens du sacrifice aux yeux de leurs enfants. Enfin « ils » comprendront, se leurrent-ils.

A notre époque, leur mission me semble être devenue plus difficile que jamais. Entre crise économique, et doutes dans l’avenir, la mission est héroïque. Et la violence des rapports humains ne cesse de croître dans un contexte où la société sape le travail éducatif ; consommation à outrance, matérialisme, individualisme, sous-culture hyper violente importée des US, complaisance infinie envers ceux qui osent tout, les valeurs transmises par défaut ne vont pas vraiment dans le sens d’un humanisme conquérant…

Stéphane a vu sa ville de banlieue basculée dans la misère à cause de « ceux qui osent tout », ceux qui ont délocalisé l’usine en une nuit, et une minorité de dealers qui tient la ville sous son joug et a influencé le destin de ses enfants.

Alors voilà pourquoi ce père pousse ce cri de révolte.

Au fond, ce qui m’intéresse, ce sont les changements de valeurs sur un demi-siècle, ces lames de fond qui transforment une société en profondeur. Et il semble que jamais dans l’histoire de notre pays, en 40 ans, l’inversion des valeurs n’a été aussi puissante.

Sophie AdriansenVous mettez en scène une émission de téléréalité. Quel rôle la télévision a-t-elle joué, selon vous, dans ces changements de valeurs que vous évoquez ? Pourquoi avez-vous tenu à lui donner une place dans votre roman ?

 

Jean-Sébastien Hongre : Au début du roman, une situation dramatique va libérer la révolte du père. Il va oser, à travers un blog, livrer sa colère contre les enfants et une société qui selon lui n’a jamais été autant l’ennemi des parents et des valeurs éducatives. Et peu à peu, ce peuple silencieux des parents en souffrance va se joindre à son cri. Les contributions vont se multiplier. Et évidemment la télévision va s’emparer du sujet et caricaturer la révolte du père en la médiatisant…

Stéphane, notre père en colère, sera d’ailleurs invité à un de ces talk-show où sont organisés des lynchages médiatiques par des chroniqueurs devenus des snipers. Il est probable que la télévision participe pleinement de la brutalité croissante des rapports humains : les « clash » sont à la mode, la téléréalité nous a enfoncés encore plus bas. On a rendu tout un peuple voyeur et on a institué l’exclusion de l’individu par le groupe (le fameux maillon faible). Ce sont ces jeux du cirque brutaux qui occupent le territoire et amusent en cultivant les bas instincts, tandis que la civilisation des lumières, de l’écoute de l’autre, et du dialogue constructif, disparaît.

Car la télévision et d’une manière plus générale, les images, sont devenues l’école des valeurs. Le tsunami d’images américaines a éduqué par défaut à des valeurs brutes et sans concessions : la fin justifie les moyens (sous-tendu dans chaque scénario US), on finit toujours l’homme à terre (Tarentino), la torture se justifie (24 Heures chrono) et on expose en priorité toutes les déviances possibles et extrêmes (Dexter, etc.).

La révolte de Stéphane c’est aussi une révolte contre ces changements de valeurs en profondeur dont il se rend compte trop tard. La brutalité de ses deux enfants lui démontre qu’ils se sont juste adaptés à leur époque pour survivre contre « ceux qui osent tout ».

Lutter pour les lumières ajoute une charge aux parents qui ont déjà tant à faire pour survivre économiquement. A l’école ce combat se poursuit, et Nathalie, sa femme, professeur dans un collège, constate les dégâts chaque jour.

Avouez qu’il y a de quoi se révolter…

 

Sophie Adriansen : Vous l’avez dit, c’est d’abord au travers d’un blog que ce père en colère va oser livrer sa colère. Croyez-vous que la toile puisse tenir lieu de défouloir ? Qu’elle soit le lieu où s’exprime ce qui ne peut trouver écho ailleurs ? Qu’elle permette à des inconnus en difficulté de se retrouver ?

 

Jean-Sébastien Hongre : Comment exprimer sa colère, sa douleur quand on est père et qu’on a nécessairement honte de son propre ressentiment face à l’ingratitude et la violence de ses propres enfants ? On cherche l’anonymat, on cherche une vallée au fond de laquelle on pourra crier en inconnu. On rêve d’entendre d’autres cris, de se trouver une autre famille, des histoires concordantes.

Une des grandes révolutions du web, c’est bien d’avoir ouvert ces espaces d’expression, de nouveaux territoires vierges et ouverts à tous. Alors oui, la toile devient un lieu de rencontre, un soulagement pour ceux qui se sentent seuls et qui, comme sur le blog de Stéphane, expriment leurs propres expériences.

Notamment, le sentiment d’impuissance face aux bandes de délinquants va pouvoir s’exprimer alors qu’il y a une loi du silence qui s’est étendue sur le vaste peuple des victimes et des vulnérables, ces habitants de ces villes dans lesquelles en plus de la précarité économique, l’inaction des dirigeants a ajouté la peur et les effets économiques et psychologiques des vols, du racket et des intimidations quotidiennes. Une population abandonnée qui peut exprimer sa souffrance dans ces blogs.

En ce sens, loin des discours anesthésiants des experts régulièrement interrogés sur les medias traditionnels, la toile offre une alternative à la compassion et l’empathie pour ce peuple des oubliés…

 

Entretien mené par Sophie Adriansen

 


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A propos du rédacteur

Sophie Adriansen

 

Sophie Adriansen est l'auteur de plusieurs ouvrages en littérature générale et en littérature jeunesse, notamment Je vous emmène au bout de la ligne (Max Milo), Trois années avec la SLA (Editions de l'Officine), Un meeting (StoryLab), J'ai passé l'âge de la colo ! (Editions Volpilière), Louis de Funès - Regardez-moi là, vous ! (Editions Premium), Quand nous serons frère et sœur (Editions Myriapode). Ses nouvelles ont été publiées en recueils et dans différentes revues.

Elle participe à des jurys littéraires et tient depuis 2009 le blog de lecture Sophielit.

www.sophieadriansen.fr

 

http://www.lacauselitteraire.fr/j-ai-passe-l-age-de-la-colo-sophie-adriansen J'ai passé l'âge de la colo !