Identification

Entretien avec Frédéric Vallotton, auteur de Journal de la haine et autres douleurs

Ecrit par Valérie Debieux 28.11.15 dans La Une CED, Les Dossiers, Entretiens

Entretien avec Frédéric Vallotton, auteur de Journal de la haine et autres douleurs

 

Ce qui est perdu est perdu et je suis devenu le « conte de fée » de cet autre chez qui je dors parfois, à Orbe, chez qui je peux observer le « château », la fenêtre de la chambre à coucher, le fameux « château », dans lequel Louis, Lothaire et Charles, les petits-enfants de Charlemagne, ont décidé de diviser l’empire !

Extrait du Journal de la haine et autres douleurs, de Frédéric Vallotton

 

Valérie Debieux : A la lecture de votre ouvrage, au travers des villes que vous décrivez avec un œil aiguisé, il est tentant de vous imaginer vivre à Vienne, à la même époque que celle de l’Empereur François-Joseph Ier. Vous semblez fasciné par la famille des Habsbourg, c’est avec intérêt que vous parlez de « Sissi », et naturellement celle qui l’a incarnée à l’écran, Romy Schneider. Il émane de vos propos une part de romantisme qui contraste avec cette haine que vous cultivez en ce Journal de la haine et autres douleurs. Quel est au fond le sentiment qui prédomine en vous ? Le romantisme ou la haine ?

Frédéric Vallotton : La haine ne peut être qu’un état passager, elle se consume et s’effondre sur elle-même. Quant au romantisme, oui et non, la Vienne de Franz Joseph, la Vienne de L’Homme sans qualités de Musil est très moderne, la « chantilly » du décor n’est qu’un habillage. Je pense partager cet esprit très Mitteleuropa fait de doutes, de curiosités, de profondeurs psychanalytiques, d’un rien de nostalgie car l’on sait qu’on ne va pas vers le beau. Cet esprit se retrouve dans le film de Visconti, Ludwig ou dans celui de Terence Young, Mayerling. Je suis admiratif de la carrière des Habsbourg, une dynastie de près de sept siècles ; ils ont fondé un empire multi-ethnique, multiculturel, démocratique n’en déplaise aux historiens républicains. L’empire k und k avait son parlement. Si ses peuples ne s’aimaient pas forcément, ils vivaient tout de même en intelligence les uns avec les autres. Il y avait beaucoup de sens pratique dans cet Etat.

 

Valérie Debieux : Vous faites souvent référence aux vieilles pierres en vos écrits. Quand vous visitez une ville, est-ce que les murs des bâtisses vous parlent ?

 

Frédéric Vallotton : Oui, tout à fait, je crois que les lieux, les édifices, les objets sont chargés, ils portent une énergie résiduelle que l’on peut ressentir, dont on peut se nourrir, d’une certaine manière. J’essaie de faire parler les objets, de ressentir leur « vibration ». Cela fait assez New-Age mais la matière n’est pas inerte, encore moins la pierre des maisons.

 

Valérie Debieux : Il est beaucoup question de château dans votre ouvrage, auriez-vous aimé avoir une vie de châtelain, et si oui, dans quel château ?

Frédéric Vallotton : Il se trouve que j’ai grandi dans un quartier populaire fait de parallélépipèdes rectangles sans âme mais j’étais aussi entouré de belles demeures historiques, avec le gigantesque donjon de briques d’un château renaissance en point de mire. J’aime surtout les maisons qui font sens, château, hôtel particulier ou immeuble de rapport en ville. J’ai beaucoup souffert de vivre dans des boîtes de béton hideuses, forcé de partager la vie des voisins du fait des déficiences de l’isolation phonique. J’en ai retiré un sentiment d’indignité, de honte. Je n’ai pas de château d’élection, je n’ai pas de maison idéale. Je passe du reste mes nuits à rêver depuis bientôt dix ans que je passe d’hôtels en hôtels, je peux poser mes valises partout et m’installer assez vite, même dans une étable.

 

Valérie Debieux : Vous avez, paraît-il, un lien de parenté avec l’artiste peintre Félix Vallotton. Aimez-vous sa peinture et quelle est l’œuvre peinte que vous préférez de lui ?

 

Frédéric Vallotton : Le lien de parenté est faible mais authentique. Nous sommes cousins entre le quinzième et le vingtième degré. Jacques Chessex, dont la mère était une Vallotton, m’appelait « mon cousin ». Je crois que c’est une sorte de manie chez les Vallotton, nous nous appelons tous « cousins », tous issus du creuset sans jeu de mots de Vallorbe. La peinture de Félix me touche par la subtilité de ses scènes d’intérieur ou par la mélancolie légère de ses paysages. Lorsqu’il peint les hauts de Lausanne, les alentours de la Côte, la campagne vaudoise, je suis touché car j’y reconnais quelque chose que je porte en moi. J’aime indistinctement les trois-quarts de son œuvre. En rédigeant ces lignes, je pense à une toile particulière, Champ d’avoines vertes, une œuvre vallottonienne de 1912, exposée au Kunstmuseum de Soleure. A sa simple évocation, je ressens l’odeur de la terre, le bruit du vent dans les tiges, dans le feuillage des arbres au loin.

 

Valérie Debieux : Avez-vous déjà envisagé d’écrire un roman à partir de l’une de ses toiles ? Et si oui, laquelle d’entre elles vous inspirerait pour écrire tout un roman ?

 

Frédéric Vallotton : J’ai, dans un projet uchronique sur lequel je travaille, fait « parler » des toiles, comme si elles étaient des balises, des messages laissés. Je fais aussi la part belle à un certain nombre d’œuvres dans mon tout dernier roman publié La nouvelle Fuite à Varennes. J’ai, en tête, un projet de biographie personnelle sur Vallotton. Je crois qu’on a laissé trop longtemps des théoriciens et des historiens de l’art parler de lui. Félix était aussi un homme de Lettres, grandi dans une Lausanne plutôt sombre. Il y a tout ce poids de l’origine vaudoise dont je saurai mieux rendre compte. Je pense faire avancer mon récit à travers l’évocation chronologique de ses autoportraits.

 

Valérie Debieux : Ecrivez-vous au bord du lac, à l’ancienne, avec un cahier moleskine entre les mains ou pas du tout ?

 

Frédéric Vallotton : Pas de cahier moleskine, ils sont trop chers. J’adore aller fureter dans les grandes surfaces partout où je voyage. J’achète du thé, des sous-vêtements et des cahiers, format A5, cartonnés de préférence car j’écris à l’ancienne, je produis un manuscrit. Je suis kinesthésique et j’ai besoin du mouvement de l’écriture pour insuffler vie au texte. J’écris dans le train, dans les cafés surtout, au bord du lac parfois, à Zürich, Constance ou Genève.

 

Valérie Debieux : Le lecteur comprend bien que vous aimiez conjuguer le transport en train avec le plaisir de la lecture. Avez-vous déjà emprunté la ligne Montreux-Jungfrau (4h35) ? Je vous imaginerais parfaitement capable d’écrire un conte onirique où vous établiriez un dialogue virtuel avec l’un des membres de la famille Habsbourg alors que l’un d’entre eux « aurait rejoint votre compartiment ». Cela vous tenterait-il ou pas ? Et si oui, avec quel membre de cette famille royale ?

 

Frédéric Vallotton : Pour la ligne Montreux-Jungfrau, ça ne va pas le faire, je ne suis pas très montagne et franchement pas Alpes. Je leur préfère le Jura et ses calmes crêtes. C’est du reste la seule chose qui me manque – avec mon homme évidemment – lorsque je séjourne à Berlin. Pour le conte ou la nouvelle, je ne donne pas franchement dans ce genre non plus. J’écris de brefs romans (format Mauriac comme je dis) avec très peu de dialogues (je ne suis pas doué pour ça et ils m’ennuient dans les romans que je lis). Je pourrais toutefois surprendre Franz Ferdinand, l’héritier du trône d’Autriche, neveu de Franz Joseph, celui-là même qui a été assassiné à Sarajevo. Face à l’histoire, il ne sera jamais qu’un peut-être et c’était pourtant une personnalité complexe et intéressante. Je pourrais me faire le récipiendaire de ses confidences.

 

Valérie Debieux : Au milieu de toute la barbarie humaine dont les médias se font l’écho, quel est le message que vous auriez envie de délivrer ?

 

Frédéric Vallotton : Tournez le bouton, débranchez, cessez avec la presse quotidienne. Plus sérieusement, préférez à la presse quotidienne les magazines d’investigation. Vous pouvez suivre l’actualité en direct via France Info, un excellent média de langue française même pas chauvin et très complet. Arte, France 5 et 3Sat sont pas mal question télévision d’investigation. RTS 1 offre aussi des magazines d’actualité de qualité (« Temps présent », « Mise au point » entre autres). Le plus important reste toutefois de connaître l’histoire, savoir de quelle manière le drame s’est tricoté. Sans histoire, vous avancez à l’aveuglette, rien n’a de sens et rien ne va, tout est chaos… (dixit Mylène Farmer. Je sais, parfois j’ai des références de midinettes gays).

 

Valérie Debieux : Vous voyagez beaucoup. Vous aimez découvrir les villes européennes. Si vous aviez à vivre dans une ville d’Europe, laquelle choisiriez-vous et pour quelle raison ?

 

Frédéric Vallotton : Berlin, évidemment, me vient immédiatement à l’esprit, j’y vis déjà d’une certaine manière, je suis « ein Teilzeitberliner », j’y séjourne près d’un mois par an. Je me déplace dans le système de transports publics de cette ville sans plus me servir du plan de circulation que je connais de manière instinctive. Cela fait plus de dix ans que je fréquente Berlin à peine concurrencée par Barcelone. Dans la première, j’apprécie la grande liberté d’être de ses habitants, leur douceur, leur respect de l’autre quel qu’il soit et le calme de cette grande capitale qui, paradoxalement, ne dort jamais. Dans la seconde, il y a la mer, l’horizon, la douceur du climat, la beauté de la ville. Si j’étais célibataire, j’irais m’y installer : les garçons y sont beaux, avenants et semblent aimer les hommes grands même lorsqu’ils glissent irrémédiablement vers la cinquantaine. Je pourrais aussi aller vivre à Bordeaux. La ville est élégante, de taille humaine, les Bordelais sont les êtres les plus urbains que je connaisse, des gens d’une politesse extrême, d’un commerce agréable. Il y aurait encore Copenhague, sorte de cité idéale, onirique aux rues peuplées d’une foule élégante et soignée. J’aime beaucoup la manière dont la société danoise est organisée, chacun a sa chance, chacun a le droit de mener à terme son projet de vie.

 

Valérie Debieux : Je vous laisse le mot de la fin…

 

Frédéric Vallotton : Très égoïstement, je vais vous inviter à lire non seulement Journal de la haine et autres douleurs mais aussi mon tout petit dernier, un roman à propos de la fuite, de la mémoire et de l’art La nouvelle Fuite à Varennes aux éditions Baudelaire (maison d’édition participative). Il y a aussi les six titres qui les précèdent, dont Canicule parano chez Hélice Hélas. En second lieu, je veux vous inviter à lire de la littérature romande contemporaine (Ourednik, Faron, Eglin, Dubath, Bovon, et tant d’autres), une littérature qui ne donne pas que dans un genre « agricole » et typique. Je vous renvoie aux catalogues des éditions Olivier Morattel, Hélice Hélas, L’Âge d’homme, La Baconnière, Zoé, L’Aire pour n’en citer que quelques-unes. Le voyage vaut largement le prix du billet.

 

Entretien mené par Valérie Debieux

 

Le monde de Frédéric Vallotton : http://frevall.blogspot.ch/

 

 

  • Vu : 1447

Réseaux Sociaux

A propos du rédacteur

Valérie Debieux

 

 

Lire tous les articles de Valérie Debieux


Valérie Debieux a été Directrice adjointe, rédactrice et responsable de la communication sur les réseaux sociaux (septembre 2011-juillet 2014)

Rédactrice et responsable du secteur littérature suisse

Ecrivain et traductrice littéraire née en Suisse en 1970

Membre de l’Association des Amis de Jean Giono: http://www.jeangiono.org/


Le site de Valérie Debieux :

www.lagalerielitteraire.com