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Entretien avec Fabienne Jacob, par Johana Bolender

Ecrit par Johana Bolender 31.08.18 dans La Une CED, Les Livres, Les Dossiers, Entretiens

Entretien avec Fabienne Jacob, par Johana Bolender

 

Un Homme aborde une femme, Buchet & Chastel

 

Johana : Quelles libertés et quelles précautions l’écriture d’un roman comme « Un Homme aborde une femme » requiert-il dans le contexte politique et social que nous connaissons en France après l’épisode Me too ?

 

Fabienne : Il y en a beaucoup. Je n’ai pas voulu me censurer, mais je crois que l’autocensure s’est faite à mon insu. Sur un tel sujet, c’est inévitable. Mon roman n’est évidemment pas une tribune. Ou un manifeste qui aurait une finalité politique ou morale. Je ne suis pas ce qu’on appelle une « auteure à histoires ». En 2018, je ne peux plus concevoir une littérature qui reposerait sur un pacte romanesque assumé, par exemple. Je ne conçois pas mes livres de façon classique, avec un début, un milieu, une fin.

Depuis Corps et Mon Age, j’essaie de positionner mon écriture à la frontière entre l’intime, le fictionnel et le sociologique, l’essai. Pour Un Homme aborde une femme, je disposais déjà de scènes, mais d’une matière extrêmement fragmentée. J’avais une matière littéraire informe, une sorte de somme de fragments autour de récits de femmes, de liaisons, de rencontres éphémères en pleine rue, et j’ai décidé d’en faire un livre. C’est comme si j’avais déjà eu tous les pans de ma robe, mais sans parvenir à les coudre ensemble, à leur donner forme. C’est véritablement grâce à la montée du mouvement « Me too » que je suis parvenue à trouver un fil, un lien entre toutes ces scènes. Je me suis demandé ce que moi-même j’avais entendu dans la rue depuis toute petite de la part des hommes et à partir de là, j’ai imaginé un récit, une fiction doublée d’une réflexion. Même si Me too m’a donné l’idée du liant, il n’est pas question dans ce livre de harcèlement ou de harcèlement de rue. Encore une fois, je n’ai pas fait une tribune, mais de la littérature. Ce livre ne traite pas sévèrement les hommes. Ce n’est pas mon sujet. Ce qui m’intéresse, c’est l’opacité de la relation hommes/femmes.

Quelles ont été vos inspirations pour les « femmes » qui peuplent ce roman, leurs histoires, leurs états d’âmes, leur force ? Elles semblent incarner une sorte d’après « Me too ». Des femmes qui vivent quoi qu’il en soit indifféremment, avec ou sans homme.

 

Je n’aime pas la manière dont les politiques s’emparent aujourd’hui des violences de genre. Je n’aime pas non plus la façon dont on incrimine nos rues « latines ». Evidemment si on peut lutter contre les violences faites aux femmes, il faut s’en réjouir, je pense en particulier aux femmes véritablement victimes, sans la ressource de la langue par exemple, comme peuvent l’être les migrantes. Mais peut-être une rue où le regard d’un homme n’est pas nécessairement le signe d’une violence est-elle possible. Je ne voudrais pas que nos rues se pasteurisent comme au Québec par exemple, où j’ai mené une résidence d’écriture en 2011. C’est la même chose dans toute l’Amérique du nord. Les personnes y sont transparentes. Personne ne regarde personne et surtout pas un homme, une femme, de peur de se voir accusé de harcèlement. Comme écrivain, je suis intéressée par les scènes de rue, leur fugacité, leur poésie parfois. C’est un vivier infini. Je souhaite que Me too et l’engagement féministe des femmes et des hommes nous permettent de circuler dans une rue sûre peut-être, mais toujours inspirante. Propice à d’innombrables scènes. Ou de non-scènes. Qui sait.

 

La rue a, dans votre roman, une grande importance. Elle sert de lieu de passage à votre narratrice et à ses méditations sur son passé mais aussi sur son devenir, sans l’homme qu’elle a aimé. Pourquoi la rue a-t-elle une si grande importance pour vous ?

 

J’y suis en effet très attachée. J’y puise beaucoup. J’ai une collection impressionnante de gens que j’ai rencontrés dans la rue, une infirmière, un pompiste, des mariées… Tous des personnages romanesques en puissance. C’est un lieu d’observation formidable et d’expérimentation aussi. J’ai toujours considéré la rue comme un lieu joyeux, vivace, propice à l’épiphanie. Evidemment, dans mon roman, tout n’est pas fictionnel. J’ai imaginé certaines scènes à partir d’expériences personnelles, et d’autres, je les ai totalement inventées. La rue est un réservoir permanent de micro-récits. Parfois ces micro-évènements passent tout à fait inaperçus. Comme ce roman concerne les rencontres de rue puisque une femme plaquée s’y souvient de tout ce que les hommes de la rue lui ont dit, le sujet était immanquablement « miné » par l’épisode Me Too. Je me souviens qu’à l’époque où j’ai dû présenter mon livre devant des publics avant même qu’il ne soit en vente, on m’a demandé très vite de me positionner pro ou anti-Me too. J’étais déroutée par cette demande pressante de choisir mon « camp ». J’écris de la fiction, de la littérature, je ne suis pas éditorialiste ni militante. La littérature n’a pas d’étiquette, sinon c’est de la mauvaise littérature. En tant qu’écrivain, femme, je ne vois pas comment il est possible de se désolidariser de l’engagement féministe. Cependant, pour ce qui est de mon roman, il ne prétend pas rentrer explicitement dans un débat autour du harcèlement de rue ou de la place des femmes dans nos sociétés. J’interroge la rue d’aujourd’hui, où se joue toujours le rapport homme/femme mais différemment. Les écrivains doivent se sentir souverains et libres vis-à-vis d’un sujet donné. Même s’il suscite débat. Nous ne sommes pas des éditorialistes qui écrivons pour haranguer les foules. Nous écrivons essentiellement pour donner à voir, à sentir et à penser. Nous cherchons à notre façon une forme de vérité.

 

A ce titre, quelle est, selon vous,  la recette d’un bon roman en 2018 ?

 

Une chose est sûre : je suis intimement persuadée qu’on ne fait pas de bons livres avec de bons sentiments. Il n’y a, en quelque sorte, pas de littérature sans une forme de mal ou du moins d’obscur, « quelque chose noir », comme dirait Roubaud. La littérature doit sonder l’inconnu, l’opaque. Mon livre parle de l’inconnu du désir, de la sexualité et de la rencontre beaucoup plus qu’il ne parle de la femme ou de l’homme pris séparément. La sexualité n’est pas une affaire de Bisounours, elle est opaque. Et mon livre sonde cela… J’ajouterai aussi qu’un bon livre en 2018 – et à n’importe quelle autre période aussi d’ailleurs – n’a justement pasde recette. Ce sont les mauvais livres qui s’inspirent de recettes. Un livre, c’est la recherche d’une vérité, c’est une enquête et c’est aussi la recherche d’une forme, d’un style, d’une langue propre.

 

D’où vous vient ce goût si marqué pour l’enquête ?

 

Mon enfance sans doute en premier lieu. J’y reviens toujours dans tous mes livres. Tout se joue dans la petite enfance, je reviens là où tout a commencé. D’ailleurs quand on est enfant, il nous faut toujours mener des tas d’enquêtes pour savoir ce que sont les choses, la vie, les grands, le sexe, etc. Moi aussi je menais ainsi tout un tas d’enquêtes pour connaître la vérité. Depuis, cela ne m’a jamais vraiment quittée. Et je mène en littérature aussi une enquête sur un sujet : le corps, l’âge, la rue. Mes livres sont au carrefour de l’essai, de la fiction et aussi, j’espère un peu, de la poésie… car la poésie est toujours vérité, c’est pourquoi elle est si essentielle.

 

Concernant votre narratrice, elle est un personnage très mystérieux, très atypique. Qui semble en quête de quelque chose, d’un idéal. Comment décrieriez-vous sa recherche à elle ? N’est-ce pas une personnification de « l’impératif de vérité » qui s’impose à la romancière que vous êtes ?

 

Ma narratrice a bien sûr à voir avec moi, mais à partir de mes propres expériences, j’invente, je brode. Ma narratrice traverse une rupture brusque et douloureuse. Elle est obligée de faire face et elle trouve ça : se souvenir de sa vie passée et de ce que les hommes lui ont dit dans la rue. Et qui n’est, après tout, pas plus grave que ce que son « ex » lui a asséné. C’est cela qui la pousse à chercher une réponse à travers son souvenir et son présent. J’aime sa posture : totalement indépendante et assumée. C’est comme cela que j’aime voir mes personnages féminins. Donc oui, sous ce rapport, mon roman porte mon engagement.

 

Mené par Johana Bolender

 


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Johana Bolender, étudiante en lettres modernes, lectrice joviale, poétesse itinérante.