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Ensemble séparés, Dermot Bolger

Ecrit par Thomas Besch-Kramer 20.08.16 dans La Une Livres, La rentrée littéraire, Les Livres, Critiques, Joelle Losfeld, Iles britanniques, Roman

Ensemble séparés, août 2016, trad. Marie-Hélène Dumas, 367 pages, 24,50 €

Ecrivain(s): Dermot Bolger Edition: Joelle Losfeld

Ensemble séparés, Dermot Bolger

 

Alice – ou la psychologie de Dermot Bolger – soit le parti-pris d’Alice (chapitres introductifs, chapitres III, XIV, XIX, XXI, XXIII et XXIX).

Alice, ce peut être Lewis Caroll ; Alice, ce peut être Woody Allen. Ici, après des descriptions flaubertiennes fouillées de « mansions » victoriennes et édouardiennes dublinoises, Dermot Bolger plante la première Alice comme une femme de quarante-huit ans qui « comprend(re) que toute sa vie elle a(vait) été trop innocente, candide, confiante » (p.27).

Les enchères immobilières dépréciées de son mari, sa maladie, son éducation aussi mènent le lecteur à un constat triste et lucide : « Cependant lorsque dans un couple la confiance s’effrite, elle ne revient jamais » (p.28).

Devant les mensonges éhontés de Chris, elle « éprouve une souffrance aussi vive qu’une seule fois auparavant, lorsque son premier petit ami l’a(vait) laissée tomber quelques jours après qu’elle avait renoncé à sa virginité » (p.26).

A l’adresse de Marie-Hélène Dumas, qui traduit depuis l’anglais irlandais et de l’auteur, nous pouvons nous/leur demander si « renoncer à sa virginité » dans la langue cible reprend « to lose one’s virginity» ou « to loose one’s virginity »…

De preux chevalier au statut de voyeur, l’auteur campe la relation maritale déchue dans l’ambivalence, l’entre-deux esprits : « Mais il n’avait pas besoin de s’approcher pour qu’elle se sente violée » (p.164).

Or, Alice survit à sa maladie et à une sorte de délaissement-délassement ; elle s’interroge à la ménopause : « Voici ce qu’elle était : une femme vieillissante qui avait besoin de découvrir certaines choses sur elle-même » (p.178).

L’entremêlé des lieux, des personnages, des chapitres prénommés confine à une sorte d’écriture de la schizophrénie en littérature. Esprit scindé en deux (Bleuler), leur couple est devenu aussi une âme en peine : « (…) ils se confiaient leurs pensées les plus intimes. “Tu vas me prendre pour une folle (…) mais je suis convaincue qu’une seconde version de moi existe (…) Ce jour-là, mon âme s’est déchirée en deux : cette fille s’est éloignée avec mes rêves, et je suis revenue ici, affronter mes responsabilités. Je suis certaine qu’elle vit dans un endroit qu’on appelle le bois d’Entrelacs. La nuit (…) je ferme les yeux et j’imagine mon autre vie” » (p.256).

Dialogue des corps et des enchères descendantes, le roman de Dermot Bolger appelle à une lecture deLost Paradise de Milton ; est-elle heureuse, Alice ?

« Alice désirait qu’il la touche, qu’ils retrouvent l’intimité innocente qui existait entre eux avant que le cancer des secrets n’en attaque les cellules (…) » (p.292).

De corps à esprit, d’« anima non sana in corpore non sano », voici un roman lucide sur le pays des merveilles des Alice quinquagénaires, cadavre à la clef…

 

Thomas Besch-Kramer

 


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A propos de l'écrivain

Dermot Bolger

 

Auteur irlandais prolifique, Dermot Bolger est né dans la banlieue ouvrière du nord de Dublin. Après avoir travaillé comme ouvrier d’usine, en particulier en Allemagne, puis comme assistant bibliothécaire, il se consacre exclusivement à l’écriture depuis 1984. Très célèbre en Irlande, il a à son actif sept romans, neuf pièces publiées et plusieurs volumes de poèmes. Sa première pièce, The Lament for Arthur Cleary (1989), a reçu plusieurs récompenses : le prix Samuel Beckett, le prix Stuart Parker de la B.B.C. et une distinction spéciale au Festival d’Edimbourg. En 1977, puis en 1999, il a l’idée d’écrire en collaboration avec six autres romanciers irlandais célèbres deux romans portant le même titre (Finbar’s Hotel), qui sont en fait chacun une suite de courts récits sur la gloire et la décadence de l’hôtel du même nom. La version française de Finbar’s Hotel est publiée en 2000 chez Joëlle Losfeld. Entre 1977 et 1992, il dirige une maison d’édition progressiste, la Raven Arts Press. En 2008 paraît Toute la famille sur la jetée du paradis, et en 2012  Une seconde vie,  chez Joëlle Losfeld.

 

On trouvera dans les pages de La Cause Littéraire ma chronique du précédent roman de Dermot Bolger, Une illusion passagère, sorti, toujours chez Losfeld, en 2013.

 

A propos du rédacteur

Thomas Besch-Kramer

 

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Lauréat du Conseil International d'Etudes Francophones (Ottawa, 2005), je ne cesse d'interroger l'art, les sciences et les religions sur les questions du bien, du mal. J'ai fréquenté les cieux avec l'aviation et les langues avec l'enseignement.