Identification

Ecriture

Une enfance en Bucovine (1)

Ecrit par Elena-Brandusa Steiciuc , le Vendredi, 16 Septembre 2011. , dans Ecriture, Chroniques Ecritures Dossiers, La Une CED, Récits

Quand j’étais enfant, l’hiver était comme une mer : on savait où cela commençait, mais on ne pouvait jamais dire où il allait finir. Dans les années 60, Suceava, petite ville du nord-est roumain, pas loin des Carpates, n’avait pas beaucoup changé par rapport à ce qu’elle était avant la guerre : des rues dont le macadam résonnait sous les sabots des chevaux (oui, le transport des produits agricoles se faisait en chariot !) ; des maisons entourées de jardins, avec des poules pour donner des œufs frais ; des commerces encore tenus par des Juifs (1) et des Arméniens, les derniers. Enfin, dans le quartier du centre-ville, les premiers blocs communistes, construits pour la nomenklatura du moment, que tout le monde enviait : il suffisait de tourner un robinet pour que l’eau coule et les radiateurs répandaient tant de chaleur qu’il fallait garder la fenêtre ouverte même en décembre… S’il neigeait – et il neigeait beaucoup dans mon enfance ! – on remplaçait les chariots par des traîneaux, qui circulaient à une vitesse ahurissante pour mes yeux d’alors, également fascinés par les pompons rouges au cou du cheval et par le son des grelots attachés au harnais.

Dans la maison de fonction que nous partagions avec trois autres familles, au quartier de la gare Burdujeni, ma grand-mère maternelle – qui m’a légué son prénom et, peut-être, son sens de l’humour – se mettait à nous raconter des histoires d’antan, pour que mon frère et moi, tentés par la luge, restions tranquilles, bien au chaud.

Sous la coupole spleenétique du ciel (6)

, le Mardi, 13 Septembre 2011. , dans Ecriture, Création poétique, Chroniques Ecritures Dossiers, La Une CED


Aux portes il n’osait pas frapper, de peur qu’on lui ouvre.

Il ne sortait que les jours de fermeture, lorsque les rideaux des magasins étaient baissés.

Si le hasard lui faisait rencontrer quelqu’un d’ouvert, alors il fuyait, tête basse.

Il se calfeutrait sous les jupons de la solitude, la seule à ne pas juger, pensait-il.

Mais le guettait l’impitoyable témoin de son être : ce miroir, qui l’attendait au détour d’un tournant.


*****

Le Rêve

Ecrit par Laurence Pythoud Grimaldi , le Mardi, 13 Septembre 2011. , dans Ecriture, Nouvelles, Chroniques Ecritures Dossiers, La Une CED


Tout était fini. Cette histoire d’amour était im-po-ssi-ble. L’un et l’autre, mariés, chacun de leur côté. Impossible. Ce ne devait être qu’une aventure sans conséquence. Vraiment ? Comme s’il n’y avait jamais que des conséquences aux aventures !

Ils avaient succombé à un désir irraisonné l’un de l’autre. Une sorte de coup de foudre à retardement. Car s’ils se connaissaient depuis longtemps, ils ne s’étaient croisés que de loin, de temps en temps ; elle avait un mari dans les affaires, ils fréquentaient le même cercle de relations.

Or son mari partit, une nuit, pour toujours.

Quelque temps plus tard, un beau matin, elle s’éveilla et, sans que rien n’eût préfiguré cet envoûtement, le désir de lui la submergea. Un désir amoureux. Elle ne comprit pas ce qui lui arrivait, c’était pure folie ; errant dans la maison vide, possédée par l’envie de cet homme, elle ne parvenait à offrir aucune résistance à ce déchainement érotique. Une sorte de charme divin s’était abattu sur elle. Inattendu et inexplicable.

Murs et murmures (2 et fin)

Ecrit par Anne Gosztola , le Lundi, 12 Septembre 2011. , dans Ecriture, Nouvelles, Chroniques Ecritures Dossiers, La Une CED

Yann regarda la main de Miroir qui amenait le briquet au bout de la gauloise. Il le regarda l’allumer, et ne dit rien. C’est alors qu’il le vit tel que les journaux l’avaient à l’époque décrit : dur et cynique, tendre pour l’apparence, rempli de gestes magnanimes, de ceux que magnifie l’histoire, claquant sa vie autant que son argent comme s’il n’avait eu besoin ni de l’un ni de l’autre et plantant ses crocs dans les femmes, pour mieux les dépecer. Un braqueur de banque au grand cœur, un torero de la finance, un bourreau de l’amour. En bref, le Miroir d’avant la déchéance.

Yann reçut le choc de pleine face. Ne s’y attendant pas il en fut profondément ébranlé. Ce qui l’amena à se poser la question, celle justement qu’il n’aurait jamais dû se poser. Etait-ce son père ? Ce père imaginaire dont, dans sa solitude, il avait si souvent caressé le nom, rêvé les traits, dessiné un caractère que ses actes cherchaient à embrasser. S’ensuivit le doute et l’espoir qui éclot dans les manques. Larve ténue couvée, nourrie par des possibles inventés.

A trop fixer Miroir, Yann commença à trouver dans les rictus de l’alcoolique les traces d’une ressemblance. Le son de la voix lui semblait soudain familier, commune la façon de balancer la main comme pour rythmer les mots, les mêmes oreilles courtes et recourbées sur le bout et ces doigts longs et fins qui tiraient sur la clope lui évoquaient les siens. L’espoir qui devient serpent, s’accapare toute la place, la mâchoire qui se referme, pénètrent les crochets et s’infiltre le venin mortel.

49 millions de baguettes pour 36 millions de personnes par jour

Ecrit par Kamel Daoud , le Dimanche, 11 Septembre 2011. , dans Ecriture, Nouvelles, Chroniques Ecritures Dossiers, La Une CED, Maghreb

« J'ai mangé. Au début, comme les autres : le pain, les sucres divers, les viandes venues de loin, de l'Inde à la bouche, les volailles et les herbes de toutes sortes qui absorbent le soleil en douce. Mais cela finit par me lasser et ne pas me suffire. J'avais une sorte de besoin impérieux de plus, de plus grand et de plus comble. Ma Mère appelait cela le serpent sans fin et mon Père disait que cela me mènerait vers la mort prématurée ou le basculement dans le vide, du haut des bords de la terre. Mais cela n'arriva pas et mon appétit me transforma. Il devint ma priorité, mes yeux, mon audace. Je pouvais suspendre ma respiration mais jamais ma mastication. Mon corps avait mué et je m'attendais, certaines nuits, à voir pousser sur mon dos des fourrures âcres ou des griffes inoxydables. Mon appétit était clair dans ses propos : soit je dévore, soit il me dévorait. Alors j'ai fini par revoir mon règne alimentaire et élargir ma gamme : j'ai mangé, en plus de ce mangent tous, le plâtre, les pierres rondes et bien polies qu'on retrouve en bord de mer, les restes de poteaux. Puis je devins moins regardant : j'ai mangé les morceaux de trottoirs disponibles et qui appartenaient à la commune. Les gens étaient obligés de marcher sur la route et les voitures d'attendre leur tour, quand je finissais un repas dans un village. J'ai alors mangé plus : les terres arables, les terres abandonnées sans collier, les lots de terrain à propriétaires en litige, les surfaces à contentieux et les assiettes sans affectations fixes.