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Ecriture

Sous la coupole spleenétique du ciel (27)

, le Mercredi, 15 Février 2012. , dans Ecriture, Ecrits suivis, Création poétique, La Une CED


Rien d’immobile n’échappe aux dents affamées des âges.

La durée n’est point le sort du solide.

L’immuable n’habite pas vos murs,

mais en vous, hommes lents, hommes continuels.

Victor Segalen


Les façades nous empruntent et nous empreintent aussi. Ce sont elles qui absorbent le regard, le renvoient dans l’architecture des ondes. Nous glissons sur ce qui griffe, nous agrippons à toute surface lustrée. Nos morts nous parlent et nos vivants nous taisent.

Photo couleur (2)

Ecrit par Anne Gosztola , le Lundi, 13 Février 2012. , dans Ecriture, Nouvelles, La Une CED


Très rapidement, non seulement La Graca avait fini par oublier le motif premier qui l’avait menée là, mais ce qui, auparavant, constituait sa vie commençait maintenant à s’estomper. D’ailleurs, ce n’était pas très difficile. Pas d’ami, pas d’amant, pas d’enfant, elle s’était dévouée à la police sans en tirer d’autre reconnaissance que l’imposition d’une retraite anticipée. Ne restait plus que sa vache.

Seuls comptaient maintenant les moments passés à la boutique. Au fur et à mesure des semaines qui passaient, elle en ressortait de plus en plus tard, le cerveau rincé et lessivé, le corps en manque. Les factures s’accumulaient dans une boîte aux lettres qu’elle n’ouvrait plus, la poussière tapissait lentement sa maison, assombrissant des pièces dont elle ne se servait plus. Un matin, elle croisa un ancien collègue qui ne la reconnut pas. Un autre jour, faisant la queue à la boulangerie, elle s’étonna qu’on oubliât de la servir. Un soir, elle omit de nourrir Magda. S’en rendit compte le lendemain à son réveil, fut prise de remords, courut à moitié nue jusqu’au pré, voulut serrer la vache contre son torse et n’attrapa que l’air. Magda, dans un long mugissement plaintif, s’était réfugiée à l’autre bout du champ. Parfois, elle se sentait si lasse qu’elle en négligeait de manger, ou bien de se laver. Elle se traînait alors jusqu’au salon et affalait son corps sur le canapé avachi, plongeant aussitôt dans une léthargie dont la rigidité ressemblait à la mort.

L'Arabe et le vaste pays de Ô (chapitre 6)

, le Samedi, 11 Février 2012. , dans Ecriture, Nouvelles, La Une CED, Bonnes feuilles

SIX.

Vous savez, on peut suspendre sa vie de la même manière que l'on se pousse vers le sommeil en ramant avec ses orteils : la meilleure manière de dormir très vite est de se souvenir de quelque chose, puis de laisser ce souvenir se souvenir d'autre chose et ainsi de suite. On sombre ainsi sans savoir qui dort ni même si l'on dort.

Avant de voyager vers l'Amérique et d'y perdre la foi dans un trou plus grand que le World Trade Center, j'étais un fervent croyant dont la religion avait commencé à l'éveil de la sexualité. Est-ce vrai ? Peut-être que non.

Je me souviens de cette sauterelle que j'ai longtemps regardée à l'âge de quatre ans, hésitant entre l'envie banale de l'écraser avec une pierre et la découverte de ce que pouvait être la culpabilité si je le faisais. Tout comme moi, elle était restée longtemps immobile, accrochée au mur blanchi à la chaux. La cour de la maison était vide et l'heure de la sieste avait endormi les adultes. Je me souviens que ce qui retint mon geste fut la peur de brûler dans cet enfer dont je venais de découvrir l’histoire terrible dans la petite école de la mosquée voisine où l’on m’envoyait apprendre le Livre sur des tablettes. Cette peur devait durer presque trente ans et finirait par se transformer en une sorte de corbeau sale se dandinant comme un estropié sur ma tête, me dictant mes actes.

Sous la coupole spleenétique du ciel (26)

Ecrit par Daniel Leduc , le Mercredi, 08 Février 2012. , dans Ecriture, Ecrits suivis, Création poétique, La Une CED


Cette vieille femme oblique, dont les traits sont taraudés, ce n’est pas une sorcière, non ! Les sorcières n’existent que dans les yeux d’enfants.

Elle se courbe sur la terre, comme un arc bandé sur l’horizon. Et son envie de vivre est une jarre pleine d’écume, effervescence, paisible.

Dans ses yeux la terre est un astre, une motte microscopique ; un globe, une coque de noix.

Tout ce que tu regardes est passé, dit-elle, l’avenir est un goujon, qui frétille.

La vieille femme, comme cette terre qui nous tangue, perçoit de l’univers

l’invisible masse

du total et du rien.


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Photo couleur (1)

Ecrit par Anne Gosztola , le Lundi, 06 Février 2012. , dans Ecriture, Nouvelles, La Une CED

C’est toujours quand on ne l’attend plus que se manifeste l’improbable ; comme un pied de nez à l’usure dégradante du temps, qui s’égrène, monotone.

« Puir… », marmonna La Graca, assise sur un tronc d’arbre qui pourrissait au bord du champ qui jouxtait sa maisonnette, « juste au moment où je commençais à apprécier la tiédeur d’un quotidien sans surprise ».

Elle tournait et retournait le livre entre ses mains, lissait la couverture, plongeait par moments son nez entre les pages, le promenait au ras des mots, les narines frémissantes. Elle éprouvait un étrange malaise, une sensation vague qu’elle ne parvenait pas à cerner, et cela irritait sa curiosité. C’est justement cette démangeaison qui surgissait sans prévenir, un instinct sûr qui lui faisait deviner les emmerdes là où les autres n’y percevaient que de l’ordinaire, qui avait fait sa réputation. Un flair que tous ses collègues lui enviaient avant qu’elle ne quitte la police. « La Graca voit avec son nez », murmurait-on dans les couloirs du commissariat. Et tous se méfiaient de cette femme, qui surgissait toujours là où on ne l’attendait pas, l’embonpoint attifé de guenilles, le cheveu sale, la gauloise au bec et un livre dans la poche de son vieux pardessus. Elle avait beau puer la vache, tant que la rumeur s’est mise à insinuer qu’elle avait établi demeure dans une étable, elle sentait tout de suite où il fallait creuser.