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Ecriture

Sous la coupole spleenétique du ciel (29)

, le Mercredi, 29 Février 2012. , dans Ecriture, Ecrits suivis, Création poétique, La Une CED

Il dessinait des fenêtres comme s’il dessinait des oiseaux.

Roberto Juarroz

 

Les ouvertures, il savait combien elles peuvent avoir de sens ; souvent, c’est l’extérieur qui l’emporte ; parfois, s’expatrie le dedans ; et ce sont les courants d’air qui permettent la bonne circulation des ondes.

Alors, ouvrez donc ! disait-il, écartez-moi ces tentures et ces rideaux qui pèsent !

De la lucarne au soupirail, du pas de porte au seuil, il n’avait de cesse de maintenir le passage, la traversée des flux et reflux. Et la lumière fleurissait l’ombre, autant que l’obscur révélait la clarté.

Là, sur un bout de trottoir, il faisait la brocante ; s’y étalaient des vieilleries et autres ferrailles, du temps où tout s’obstruait : des verrous des clefs, des loquets des serrures ; tout un fatras d’antiquités inutiles, tout juste bonnes à faire rire les enfants.

Peut-être rêvait-il derrière son comptoir – lui qui vendait des grelots, des clarines, et autres sonnettes,

pour alerter

le vent.

L'Arabe et le vaste pays de Ô (chapitre 7)

Ecrit par Kamel Daoud , le Jeudi, 23 Février 2012. , dans Ecriture, Nouvelles, Ecrits suivis, La Une CED, Bonnes feuilles

Imaginez cette fois-ci un homme qui a peu vécu mais qui est vivant depuis très longtemps et dont le sort était un jeu amusant faute d’être un destin énigmatique : chaque fois qu'il s'endormait le soir, il se réveillait dans un autre monde que le sien, à l'intérieur d'une vie étrangère, parfois avec une femme à ses côtés, d'autres fois sous le toit d'un palais et parfois même sur les bords de la route crevant de froid et de faim. A la fois brigand affamé, savant isolé, négociant familier des géographies, bureaucrate vidé de lui-même, étudiant torturé par le flou du monde, veuf mais sans souvenir d’aucune femme, ascète confronté à un fruit offert...

Au spectacle de cet homme traversant les âges et les vies avec pour seul don, son sommeil, on pourrait penser que sa vie a été une fabuleuse aventure : il aura vécu mille vies au lieu d'une et connu mille mondes au lieu d’un.

J'étais donc comme cet homme : il y a eu des moments où j'ai lutté de toutes mes forces contre l'endormissement pour éviter de perdre une femme aimée et qui allait disparaître, un fils me ressemblant que je savais n'être qu'un moment, et un lieu de paix qui allait être replié comme un tissu à la fin du spectacle.

L'écriture du désert

Ecrit par Zoe Tisset , le Jeudi, 23 Février 2012. , dans Ecriture, La Une CED

C’est elle qui m’apaise lorsque je suis en colère. Triturer les mots, mettre les mains à la pâte, sculpter des figurines qui me ressemblent, m’assemblent et qui jamais ne m’enferment. J’aime ce silence qui irradie alors de mon corps, mots aux frontières incertaines, balbutiements de l’enfant martyrisé, de la femme oubliée et de l’homme disparu. Le temps de l’écriture n’est pas différée, il déplace pour mieux suivre le rythme d’une vie qui est toujours là. Grand éclat de rire, pleurs incertains, la vie se glisse dans l’interstice des volées grammaticales. Les mots sont là, le texte est écrit, mais il n’est jamais achevé. Emprunté de l’autre, des rencontres nouvelles s’offrent à lui. Il n’a pas déshabillé son « auteur » , il ne l’a pas abandonné, il est ailleurs comme chacun est ici.

Circonvolutions, volutes épaisses d’une fumée intérieure qui s’alourdit du souffle des phrases. Densité d’un texte qui se dit en s’échappant. Que reste-t-il alors ? L’effacement d’une béance et l’ordonnance d’une vie continuée. L’écriture n’est pas une chirurgie esthétique, elle ne répare pas, elle creuse et élargit les sillons d’une chair déjà éventrée par la vie. Point de supplice et de sang éparpillé, mais plutôt « une part maudite » déposée dans l’écrin d’une parole. Ecrire, c’est accepter de perdre et d’oublier sans savoir ce qui restera. Travail d’une mémoire déjà entamée par un corps dont les limites rejoignent l’immensité du dire.

Sous la coupole spleenétique du ciel (28)

, le Mercredi, 22 Février 2012. , dans Ecriture, Ecrits suivis, Création poétique, La Une CED

« Pré couvert de brume

les racines sont au ciel

stratus broutent l’herbe »

« Court dans le ruisseau

l’air véloce de la flûte

un roseau fléchit »

« Le mont est un creux

où le mamelon repose

au sein de la voûte »

Après avoir tracé

ces trois haïkus,

il s’effaça dans le soleil.

*****

Théographie de Mouchette de Robert Bresson, 1967

Ecrit par Didier Ayres , le Mardi, 21 Février 2012. , dans Ecriture, La Une CED


Mère (marmonnant). Sans moi, que deviendront-ils. Ça me tient

jusqu'au milieu de la poitrine..., on dirait qu'en dedans c'est de la pierre.


Peut-être, cette première phrase de la Mère à l'église, qui sont les premiers mots du film, résume le projet global de l'oeuvre. Tout y est. C'est-à-dire l'importance d'une présence au milieu du réel, comme une caméra par exemple, et les deux questions de la chair et de Dieu, si vous voulez bien me suivre jusqu'à cette limite. Car, pour faire entendre un sens au-delà des simples faits que relate le film, il n'est besoin que d'une ligne, pour moi, ici, et au prix même de cette espèce de néologisqme bien pratique en ce cas, avec le vocable "théographie". Les critiques de cinéma sont bien sûr plus habilités à discourir, et il y a sans doute des hardiesses que je me suis permises, sans, je l'espère, me trouver pour cela en défaut. Mais, c'est le projet de théographie qui m'est venu à l'esprit dès que j'ai ouvert le scénario du film.