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Ecriture

Le Rêve

Ecrit par Laurence Pythoud Grimaldi , le Mardi, 13 Septembre 2011. , dans Ecriture, Nouvelles, Chroniques Ecritures Dossiers, La Une CED


Tout était fini. Cette histoire d’amour était im-po-ssi-ble. L’un et l’autre, mariés, chacun de leur côté. Impossible. Ce ne devait être qu’une aventure sans conséquence. Vraiment ? Comme s’il n’y avait jamais que des conséquences aux aventures !

Ils avaient succombé à un désir irraisonné l’un de l’autre. Une sorte de coup de foudre à retardement. Car s’ils se connaissaient depuis longtemps, ils ne s’étaient croisés que de loin, de temps en temps ; elle avait un mari dans les affaires, ils fréquentaient le même cercle de relations.

Or son mari partit, une nuit, pour toujours.

Quelque temps plus tard, un beau matin, elle s’éveilla et, sans que rien n’eût préfiguré cet envoûtement, le désir de lui la submergea. Un désir amoureux. Elle ne comprit pas ce qui lui arrivait, c’était pure folie ; errant dans la maison vide, possédée par l’envie de cet homme, elle ne parvenait à offrir aucune résistance à ce déchainement érotique. Une sorte de charme divin s’était abattu sur elle. Inattendu et inexplicable.

Murs et murmures (2 et fin)

Ecrit par Anne Gosztola , le Lundi, 12 Septembre 2011. , dans Ecriture, Nouvelles, Chroniques Ecritures Dossiers, La Une CED

Yann regarda la main de Miroir qui amenait le briquet au bout de la gauloise. Il le regarda l’allumer, et ne dit rien. C’est alors qu’il le vit tel que les journaux l’avaient à l’époque décrit : dur et cynique, tendre pour l’apparence, rempli de gestes magnanimes, de ceux que magnifie l’histoire, claquant sa vie autant que son argent comme s’il n’avait eu besoin ni de l’un ni de l’autre et plantant ses crocs dans les femmes, pour mieux les dépecer. Un braqueur de banque au grand cœur, un torero de la finance, un bourreau de l’amour. En bref, le Miroir d’avant la déchéance.

Yann reçut le choc de pleine face. Ne s’y attendant pas il en fut profondément ébranlé. Ce qui l’amena à se poser la question, celle justement qu’il n’aurait jamais dû se poser. Etait-ce son père ? Ce père imaginaire dont, dans sa solitude, il avait si souvent caressé le nom, rêvé les traits, dessiné un caractère que ses actes cherchaient à embrasser. S’ensuivit le doute et l’espoir qui éclot dans les manques. Larve ténue couvée, nourrie par des possibles inventés.

A trop fixer Miroir, Yann commença à trouver dans les rictus de l’alcoolique les traces d’une ressemblance. Le son de la voix lui semblait soudain familier, commune la façon de balancer la main comme pour rythmer les mots, les mêmes oreilles courtes et recourbées sur le bout et ces doigts longs et fins qui tiraient sur la clope lui évoquaient les siens. L’espoir qui devient serpent, s’accapare toute la place, la mâchoire qui se referme, pénètrent les crochets et s’infiltre le venin mortel.

49 millions de baguettes pour 36 millions de personnes par jour

Ecrit par Kamel Daoud , le Dimanche, 11 Septembre 2011. , dans Ecriture, Nouvelles, Chroniques Ecritures Dossiers, La Une CED, Maghreb

« J'ai mangé. Au début, comme les autres : le pain, les sucres divers, les viandes venues de loin, de l'Inde à la bouche, les volailles et les herbes de toutes sortes qui absorbent le soleil en douce. Mais cela finit par me lasser et ne pas me suffire. J'avais une sorte de besoin impérieux de plus, de plus grand et de plus comble. Ma Mère appelait cela le serpent sans fin et mon Père disait que cela me mènerait vers la mort prématurée ou le basculement dans le vide, du haut des bords de la terre. Mais cela n'arriva pas et mon appétit me transforma. Il devint ma priorité, mes yeux, mon audace. Je pouvais suspendre ma respiration mais jamais ma mastication. Mon corps avait mué et je m'attendais, certaines nuits, à voir pousser sur mon dos des fourrures âcres ou des griffes inoxydables. Mon appétit était clair dans ses propos : soit je dévore, soit il me dévorait. Alors j'ai fini par revoir mon règne alimentaire et élargir ma gamme : j'ai mangé, en plus de ce mangent tous, le plâtre, les pierres rondes et bien polies qu'on retrouve en bord de mer, les restes de poteaux. Puis je devins moins regardant : j'ai mangé les morceaux de trottoirs disponibles et qui appartenaient à la commune. Les gens étaient obligés de marcher sur la route et les voitures d'attendre leur tour, quand je finissais un repas dans un village. J'ai alors mangé plus : les terres arables, les terres abandonnées sans collier, les lots de terrain à propriétaires en litige, les surfaces à contentieux et les assiettes sans affectations fixes.

L'arbre aux secrets - 9 (Chap. X)

Ecrit par Ivanne Rialland , le Samedi, 10 Septembre 2011. , dans Ecriture, Ecrits suivis, Chroniques Ecritures Dossiers

Les maisons du village se succédaient à d’assez longs intervalles au bord du lac. Un chemin de terre rouge les reliait, de la même terre argileuse dont étaient bâties les maisons, par ailleurs toutes identiques, d’après ce que Rose pouvait en juger. Toutes identiques, toutes vides. À peine une assiette laissée sur une table ou un haillon jeté sur le lit ou le dossier d’une chaise témoignait-il qu’à la nuit – mais comment différenciait-on ici la nuit du jour ? – ces maisons devaient être habitées.

Sur l’autre rive, les maisons d’argile rouge se suivaient de la même façon, à la queue leu leu, comme leur reflet sorti de l’eau noire. Aussi vides, aussi silencieuses que les maisons originales. À moins que de ce côté-ci également, ces maisons ne soient que des reflets, des illusions, un mirage monté de l’eau…

Rose regardait le château, posé sur son arche de pierre, au-dessus de la rivière. Il paraissait vide, lui aussi. Tout était silencieux. Juste le bruit de l’eau, de plus en plus fort à mesure que Rose se rapprochait du château et de l’arche sous laquelle elle se précipitait furieusement, sa phosphorescence devenant une brume étincelante qui enveloppait le pied du château. Lorsqu’elle fut tout près, Rose aperçut une volée de marches humides taillées dans la pierre, qui permettait d’accéder à une esplanade glissante et de là à une porte.

Murs et murmures (1)

Ecrit par Anne Gosztola , le Mercredi, 07 Septembre 2011. , dans Ecriture, Nouvelles, Chroniques Ecritures Dossiers, La Une CED

13h00. Sur le bureau de Yann, la réquisition du Parquet. Enquête sociale rapide avant comparution immédiate pour vol de bières dans une station-service. Un coup de fil au bureau des déférés ; l’homme à auditionner ? Rien d’autre qu’un clodo prit en flagrant délit.

S’interroger. Logiquement, vu l’insignifiance du délit, le Parquet aurait dû classer l’affaire. Alors fouiller dans les archives et questionner les dossiers. Découvrir l’épaisseur du casier judiciaire de l’homme et comprendre pourquoi il avait été décidé de sévir. Esquisser une grimace, jeter un œil à sa montre et calculer le temps du trajet jusqu’au tribunal.

Miroir s’appuya sur la table d’entretien, sortit une vieille gauloise chiffonnée, se la coinça au bec. On ne fume pas ; qu’importe ! Juste se donner un genre, revêtir une contenance. Des conseillers, des tas il en avait vu défiler. De ceux qui feignent de s’intéresser à ceux qui s’investissent, d’autres qui haussent les épaules et prétextent des tonnes de boulot, et puis ceux qui le regardaient tristement, comme s’il s’était agi d’une ruine d’un mausolée. Mais ce conseiller, cet autre qui lui faisait face, il s’agissait d’un cas à part ; droit, froid, les traits figés, rien à en tirer ! Il te jauge, te soupèse, te classe, pour finalement t’opposer le dédain. Et Miroir de lire sa déchéance dans le regard lancé et de détourner le front, comme s’il se fut agi d’un crachat.