Identification

Deux nouvelles en une : Saisons à l’avenue de Saint-Ouen

Ecrit par Mbarek Housni 23.08.14 dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture

Deux nouvelles en une :  Saisons à l’avenue de Saint-Ouen

 

 

Il y avait un air de saison hivernale en ce mois d’aout.

La matinée était pluvieuse et froide, et je n’avais pas de parapluie en sortant de l’hôtel Etap1. Je ne croyais pas en avoir besoin, ce qui ne me dérangeait en aucune façon. Au contraire, pour moi, la journée paraissait merveilleuse et belle ! J’étais heureux comme un papillon voletant gracieusement de fleur en fleur. J’ai longé l’avenue de Saint-Ouen, enchanté par cette pluie et emporté par cette joie. Je saluais les façades des vieux immeubles, les fenêtres aux rideaux blancs froufroutant qui couvaient le secret, les pots de fleurs qu’on arrosait en silence. J’admirais les vieilles portes aux poignées en cuivre ancien, ces témoins des siècles révolus qui ont confectionné les vies de ses habitants. J’avais l’impression de danser et me demandais si j’étais réellement dans ce quartier, vraiment dans le 18ème arrondissement.

J’ai commencé à fredonner la chanson de Jacques Dutronc, Il est cinq heures, Paris s’éveille, en contemplant des commerçants qui remontaient les rideaux métalliques de leurs boutiques, d’autres qui balayaient le trottoir devant les devantures, des hommes et des femmes de tout âge qui arpentaient le boulevard et les rues adjacentes, descendant ou montant les escaliers conduisant au métro. Calmes et cois au-dessous de leurs parapluies. Alors j’ai eu un sentiment de regret au fond de mon cœur : celui de ne pas avoir pu être ici, dans ce 18ème arrondissement, en ce temps lointain où cette chanson était en vogue. Ah ! J’aurais pu avoir un autre destin, une vie différente, d’autres saisons.

De nouveau, je me suis dit : quelle journée merveilleuse et belle !

Ce merveilleux était dans l’air. Je le sentais comme un vent qui me couvrait mollement. En même temps, je n’arrêtais pas de passer d’un trottoir à l’autre, comme un enfant qui ne pouvait pas rester sage.

Le col de mon manteau relevé, je me dirigeai vers le bistrot La Bonbonnière, chez Nicole, pour prendre mon petit déjeuner et commencer réellement ma journée parisienne.

La petite pluie, ici et là, tapotait tendrement mes épaules et m’accompagnait jusqu’au seuil du bistrot. J’ai vu Nicole assise sur son éternel tabouret devant sa caisse, derrière le comptoir en bois poli. Elle avait une cinquantaine d’années, un port altier, le corps bien rond et la poitrine généreuse. Elle lisait Le Parisien. J’ai commandé un café allongé, deux petits pains et un verre d’eau. Il s’en est suivi une brève conversation chaleureuse. Tout en secouant mes épaules et en ébouriffant mes cheveux pour me débarrasser des gouttes de pluie, je me suis installé à ma table habituelle dans le coin près de la porte, vers la gauche. De là, je pouvais voir le monde proche et contempler la petite averse qui tombait sur les épaules des passants. Certains couraient pressés, d’autres déambulaient indifférents.

Mais l’étrange était que la chanson que je chantais avant d’entrer passait justement sur Radio Nostalgie.

Tout en l’écoutant, je contemplais l’intérieur du bistrot. Le grand miroir au milieu, les bouteilles de vin de différents tailles et de diverses couleurs, les quelques tableaux accrochés, les affiches publicitaires où étaient écrits des slogans ou des phrases insolites. Quand mes yeux furent bien comblés par tous ces minuscules plaisirs étalés, je me suis dit : c’est une journée merveilleusement étrange.

Il y avait seulement deux clients accoudés au comptoir à cette heure de la matinée. Ils devaient avoir la soixantaine chacun. Ils me paraissaient comme sortis d’un roman de Francis Carco. Le premier, affichant une grosse bedaine de buveur de bière, ne cessait de gesticuler et d’émettre des commentaires sur tout. Le temps qu’il faisait, le discours de Sarkozy sur la déchéance de la nationalité pour tout nouveau français impliqué dans l’assassinat d’un policier, la déconvenue de l’équipe de France au mondial sud-africain. Il ne s’arrêtait que pour boire une gorgée de sa bière blanche. Le deuxième avait un teint de vieux picoleur avec sa barbe d’une semaine et il tremblait des mains et même des pieds. Il sirotait un verre de porto.

Ils discutaient avec la patronne. Une discussion à trois, comme il se devait dans un bistrot du coin d’un quartier populaire parisien.

Je les regardais. Je les contemplais, eux et leur petit univers. Je sentais cette étrangeté merveilleuse m’emplir tout entier. Peut-être parce que c’était la première fois que je venais dans cette ville hors-pair ! Moi, un touriste singulier qui ne faisais que passer !

À un moment, Nicole sortit. Elle s’est absentée durant quelques minutes puis est revenue portant dans sa main droite un cintre où était accroché un tricot de laine noir. Elle a dit qu’elle venait de l’acheter chez Catherine, la propriétaire du magasin de prêt-à-porter à côté. Elle a regagné son tabouret et a commencé à l’enfiler tout en murmurant :

– On dirait l’automne, c’est à peine croyable ! Ah ! Vous n’avez pas de chance monsieur ! Il pleut, c’est bien lugubre pour le tourisme ! m’a-t-elle dit brusquement.

– Au contraire, madame, c’est merveilleux !

– Vous aimez marcher sous la pluie ?

– Ce n’est pas ça, madame.

Je souris.

– Tout simplement, j’adore Paris sous la pluie.

 

 

Retour à l’avenue de Saint-Ouen


L’écrivain est revenu au café où il avait écrit sa première nouvelle parisienne une année plus tôt, au mois d’août. Comme un criminel qui revient sur les lieux de son crime. Et ce pour deux raisons. D’abord pour revoir ce lieu où il s’était senti en plein dans ce Paris intime et nostalgique, s’assurer qu’il est toujours à la même adresse. Ensuite pour retrouver les personnages de la nouvelle. Un rêve insensé qu’il avait longtemps caressé, même si cela ne s’accordait guère avec la monotone logique du temps qui s’écoule comme de l’eau, comme un retour éternel et différent. Il voulait retrouver tout ça tel qu’il l’avait esquissé dans son imaginaire. Il s’était dit : pourquoi pas, tout est possible et fort probable.

Malgré l’emprise de cette forte envie, il ne sentit pas ce plaisir bienheureux qu’il escomptait en foulant le sol de la terrasse, juste après avoir traversé le trottoir. De même il ne perçut qu’une légère satisfaction après tout ce temps passé. Il était plutôt inquiet, gêné et tout-à-coup mal à l’aise, en parfait égoïste car sa venue, au fait, était dictée par le désir profond d’écrire de nouveau. Rien de plus. De manière différente peut-être, mais avec ce même esprit pressenti la première fois. Poursuivre ses petits délicieux crimes.

Il s’agissait du café La bonbonnière, sis au Boulevard Saint-Ouen comme c’était écrit (relire la nouvelle « Saisons à Saint-Ouen » publiée dans le supplément culturel du quotidien… page 11). Il est à quelques dizaines de mètres de la station métro qui y mène et qui porte le même nom que le boulevard. Il fallait revenir en arrière pour la trouver, mais le parcours lui était agréable. Il régnait dans le quartier une charmante douceur de vie, figurée par un léger calme et une activité de commerce qui ne gênait guère la marche.

Lorsque l’écrivain arriva sur le pas la porte, il fut surpris de ne pas trouver le personnage central de sa nouvelle qu’était la gérante, derrière sa caisse au comptoir. Elle était assise à une table près de l’entrée, savourant la paix du matin, une aimable sérénité couvrant son visage, et avec l’air de ne pas s’intéresser à ce qui l’entourait. Elle était aussi grosse qu’avant. Mais un changement s’était opéré en elle. Ses cheveux sont devenus roux, ondulés et coupés court. Son visage était plus clair et plus attirant.

Leurs yeux se sont rencontrés durant un bref instant. Une jeune serveuse brune s’est mise debout entre eux. Elle était grande et portait un survêtement gris qui collait étroitement à la géographie de son corps traçant agréablement ses charmants attributs intimes. Elle tirait sur une cigarette blonde tout en lui adressant la parole :

– Bonjour monsieur, qu’est-ce que je vous sers ?

– Un café noir s’il vous plaît, lui répondit-il après avoir repris son souffle, passé un bref moment d’étonnement.

Le café était presque vide de ses clients. Seul un jeune homme était au comptoir du côté de la sortie. Il avait le regard plongé dans son verre de bière, méditatif.

L’écrivain se hâta de s’assoir à la dernière table dans la partie droite de la terrasse, tournant le dos au café. Il avait l’air déçu. Un tremblement et une frilosité gagnèrent ses membres, ce qui l’obligea à se recroqueviller sur lui-même pour se les endiguer. Il eut le sentiment, assis là en solitaire, d’avoir été berné par son désir et son attente illusoires. Toutefois il songea au deux personnages de sa nouvelle. Ceux qu’il avait vus ici l’année dernière et qu’il n’avait pas retrouvés à leurs places d’avant comme il le souhaitait. Ça aurait été un miracle de les revoir debout en train de boire et de parler. A leur place, il y avait ce jeune homme taciturne et cette serveuse brune. Il aurait ainsi réussi à les immortaliser dans la réalité vivante et franche, comme si le temps s’était immobilisé en un instant éternel, comme s’il s’était arrêté sans perdre son écoulement normal.

Il but son café précipitamment, en deux gorgées, tout en se reprochant sa stupidité. Tout à coup, il se rappela un détail qu’il avait omis jusque-là. Il s’agissait du temps qu’il faisait. Un temps clair et beau et non pas pluvieux et froid comme c’était le cas dans sa nouvelle. Un fait déterminant. Car il est admis que la présence ou l’absence des personnages est tributaire de l’état du ciel, dans la réalité comme dans la fiction. Des destins peuvent se nouer et se renouer selon l’effet de la pluie ou du soleil. Des tas de trucs.

Ce fait se concrétisa clairement lorsqu’il entendit une voix féminine lui parvenant de l’intérieur. Une voix inattendue qui le fit frissonner et combler d’aise à la fois. De celles qui vous obligent à croire parfois aux hasards. Du coup, il retrouva un peu de sa confiance en lui-même. C’était la gérante Nicole qui lui parlait.

– Vous aimez toujours Paris sous la pluie ?

Il se retourna et la vit esquissant un sourire bienveillant et quelque peu ironique.

– Oui, toujours, répondit-il.

Puis il ajouta :

– Vous m’avez reconnu alors !

– J’ai douté un peu au début, mais je vous ai reconnu à votre façon de vous assoir, à la manière avec laquelle vous regardiez le café, vous hésitiez à entrer…

– Mon hésitation !? interrogea-t-il.

– Oui, vos mouvements précipités et vos yeux indécis.

– …

– Au fait, je n’ai pas oublié ce que vous m’aviez répondu à propos de Paris sous la pluie. C’était, comment dire, si charmant et si innocent !

L’écrivain se trouva, soudain et sans en être pleinement conscient, sous l’emprise de son personnage original, son héroïne. Il découvrit qu’elle en savait plus que lui, se souvenait parfaitement de sa venue l’année dernière. Et ce qui le perturba plus, c’était le fait qu’il ne pouvait pas faire la distinction entre la femme comme il l’avait peinte et celle qu’il voyait devant lui, bien en chair et en os, fraîche et rajeunie.

Pour se débarrasser de son embarras ou le cacher, il la remercia d’un sourire timide et tourna ses yeux vers l’avenue bruyante où dominait un brillant soleil qui se réfléchissait sur les devantures, les vitres des boutiques, les toits des vieux immeubles. Vers un moment, il fut obligé d’admettre qu’il devrait écrire une autre nouvelle, une nouvelle ensoleillée. Oui, il avait été surpris en flagrant délit. Pauvre écrivain ! Il croyait que la littérature pouvait immortaliser des personnages dans la réalité des choses et des hommes… à jamais !

La gérante a parfaitement le droit d’avoir ce sourire, mi-moqueur mi-admiratif…

 

Mbarek Housni

 

  • Vu : 1581

Réseaux Sociaux

A propos du rédacteur

Mbarek Housni

 

Membre de l’union des écrivains du Maroc

Membre de l’association marocaine des critiques de cinéma

Membre de l’association marocaine des enseignants de la langue et de la littérature françaises (AMALEF)

Activités d’écriture :

Des nouvelles en français publiées dans des suppléments littéraires, revues, et sur des  sites littéraires spécialisés.

Publication de chroniques culturelles depuis 1996 dans les quotidiens marocains Albayane (pour une bonne partie), L’Opinion, Libération, Le Quotidien du Maroc, etc.

Publications :

Gorgées de vers, Poésie, édité et vendu sur internet (Editions Mille-poètes, Canada)

L’étrange ne tue pas, Nouvelles en français, Editions L’Universelle, Casablanca, 2012

Nouvelles marocaines, collectif, en français, Editions Casa Express, Casablanca, 2013