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Des illusions, Florence Audibert

Ecrit par Emmanuelle Caminade 31.05.14 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Récits

Des illusions, avril 2014, 104 pages, 10 €

Ecrivain(s): Florence Audibert

Des illusions, Florence Audibert

 

Des illusions est un petit livre étrange, d’une écriture poétique à l’ironie subtile, qui transfigure le quotidien et vous entraîne d’emblée sur un rythme alerte et feutré à la frontière de deux mondes. Florence Audibert y conte une histoire apparemment simple, l’escapade de quelques jours de deux amies dans un petit village de Provence, théâtre d’une manifestation littéraire, où elles assisteront à une lecture musicale des textes de Boris K., le célèbre poète qui y est invité. Une diversion proposée par l’énergique Anne, d’une prévisible banalité, à une narratrice peinant à l’écriture d’un texte qui semble en manque de « nourriture narrative » : « Je broyais du vide. La crise fictionnelle de la quarantaine ».

Et, bien que la voix d’Anne la ramène toujours à la réalité, les images, les sons ou les mots transportent l’héroïne, bousculant l’espace-temps, « les plumes de l’oiseau bleu » dessinant sur sa joue « des géographies incertaines », un « paysage de langage » en constante métamorphose.

Illusion et vacuité, les maîtres-mots de Fernando Pessoa – dont le portrait flouté orne la couverture – sont au cœur du récit traversé de visions et riche de dédoublements et de voix mêlées que mène cette jeune femme « à corps écrit », marquée jusque dans sa chair par le grand poète portugais aux nombreux hétéronymes devenu la prose-même qu’il écrivait : « Ma peau se recouvrait d’une étrange écriture qui poursuivait son chemin à l’intérieur. L’encre pénétrait dans mon bras ».

Une narratrice s’entendant penser et s’oubliant, se diluant, qui à défaut de trouver les mots justes dans la « lexicologie du réel » recourt à la poésie pour appréhender le monde en rêvant. Car « comment avec de simples mots dire le bouleversement de la beauté » ?

« L’imaginaire sauve d’un réel souvent éprouvant en nous ouvrant des espaces de rêve et de mystère qui touchent au plus profond de la nature humaine ».

Sous l’égide de cette épigraphe de Claude Régy, Florence Audibert ouvre donc les portes de l’imaginaire, ce qui est une façon de se pencher au bord de soi-même. Elle met en scène avec maîtrise le double spectacle de la vie, car, disait Alvaro de Campos, « nous avons tous deux vies : la vraie qui est celle que nous avons rêvée dans notre enfance et que nous continuons à rêver, adultes sur un fond de brouillard. La fausse, qui est celle que nous vivons dans le commerce des autres, celle qui est pratique et utile, celle où nous finissons dans un cercueil ».

On s’abandonne sans peine à ce voyage immobile, se lovant avec plaisir dans la boucle de ce récit aux résonances pessoennes, teinté des nuances africaines ou antillaises d’Aimé Césaire et nimbé des rêveries d’Eugène Guillevic. Et, au-delà des citations poétiques qui tissent le texte, la langue très personnelle de l’auteure y est pour beaucoup. Une langue fluide, sobre et élégante, qui maintient toujours une légère distance comique et joue avec bonheur sur les mots, sur leur sens propre et figuré, inventant des expressions associant de manière inattendue des élément concrets et abstraits, en parfaite adéquation avec le propos. Une écriture toute en variations et en réverbérations qui telle la kora habille les mots et fait vibrer les silences, nous plongeant comme la Suite n°1 pour violoncelle de Bach dans une « détente liquide » :

« Je flottais entre deux eaux. Des lentilles aquatiques faisaient comme un berceau à mon corps. J’étais le cœur de chair d’un cercle vert. Des larmes de saules glissant le long de leurs branches pleureuses ridaient la surface végétale. Une larme roula sur ma joue suivie d’autres larmes. Les saules pleuraient dans l’eau de mon bain à cause de la voix du violoncelle. Je séchai toute cette eau, apaisée et m’enroulai dans une serviette ».

Premier roman de Florence Audibert, Des illusions est un texte littéraire révélant sans conteste un talent d’écrivain, un livre qui mériterait une édition autre qu’à compte d’auteur.

Le livre est disponible à la librairie L’Attrape Mots, 212 rue Paradis, 13006 Marseille.

 

Emmanuelle Caminade


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A propos de l'écrivain

Florence Audibert

 

Florence Audibert est née à Nyons dans la Drôme en 1970. Elle a grandi en Ardèche et vit actuellement à Marseille où elle exerce le métier de professeure des écoles. Titulaire du diplôme d’animatrice d’ateliers d’écriture de l’Université de Provence, elle a enseigné cette discipline en tant que chargée de cours dans le département de lettres de l’Université d’Aix-en-Provence. Elle anime aussi des ateliers d’écriture dans le milieu associatif. Des illusions est son premier roman, publié à compte d’auteur.

 

A propos du rédacteur

Emmanuelle Caminade

 

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Rédactrice

Genres : ROMANS – Essais – Poésie

Maisons d'édition : ACTES SUD, GALLIMARD, INCULTE, VERDIER, ZOE, RIVAGES, MERCURE, QUIDAM ...

Domaine de prédilection : Littérature de LANGUE FRANCAISE (Française ou étrangère, notamment en provenance du MAGHREB...)

 

Emmanuelle Caminade est née en 1950, elle vit dans le sud de la Drôme, dans le canton de Grignan.

Elle a fait des études de droit  à Paris mais n'est entrée dans la vie active que tardivement en passant un modeste concours de l'éducation nationale. A la retraite depuis 2006, elle a commencé à écrire, en tant qu'abonnée, dans plusieurs  éditions participatives de Mediapart avant de créer son propre blog littéraire, L'or des livres, en septembre 2008.