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Derrière les panneaux, il y a des hommes, Joseph Incardona

Ecrit par Adrien Battini 28.04.15 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, Editions Finitude

Derrière les panneaux, il y a des hommes, avril 2015, 288 pages, 22 €

Ecrivain(s): Joseph Incardona Edition: Editions Finitude

Derrière les panneaux, il y a des hommes, Joseph Incardona

 

A l’instar de nombre de leurs congénères, les libraires possèdent le petit péché de la catégorisation. L’art du rayonnage, outre sa dimension fonctionnelle, implique une taxinomie radicale sur l’essentialisation du texte, lui assignant ad vitam un label, un genre dont il aura du mal à s’extirper. Néanmoins, de temps à autre, des livres brouillent les pistes et de cet habile mélange surgit un immense plaisir de lecture. Le dernier roman de Joseph Incardona publié chez les précieuses éditions Finitude fait partie de cette espèce rare.

Sans l’ombre d’un doute, Derrière les panneaux, il y a des hommes emprunte énormément au roman policier, du moins au roman noir. Il y est question d’enlèvement d’enfant sur une autoroute, de meurtrier en série psychopathe et le livre se referme lorsque l’enquête s’achève sous un déluge testamentaire. A partir de cette trame simple et efficace, Incardona multiplie les moments de bravoure. Le premier est de délier les angles de narration, jonglant entre les divers protagonistes qui jalonnent le drame initiateur. Non seulement le lecteur connaît très rapidement l’identité du tueur, mais l’écrivain l’embarque dans autant de fausses pistes narratives, car ces présentes et présents se distinguent surtout par leur absence.

Le projet littéraire prend ici forme car derrière le crime, c’est tout le théâtre des existences humaines, souvent figées dans leur inutilité ontologique, qui se joue. En quelques pages, Incardona cerne passé et destin de ses personnages, puise dans leur avilissement, leur effacement ou leur fuite, une intensité inattendue qui explose comme un dernier souffle de vie.

A ce titre, le roman recèle une noirceur rarement rencontrée dans la littérature. Paradoxalement, c’est dans cette apologie du désespoir qu’est atteinte une sorte de stade ultime de l’extase comme si la douleur permettait de palper le fond de la condition humaine. Lorsque la psyché est à ce point déchiquetée, restent cependant les corps et leurs besoins fondamentaux. Le texte fait la part belle à l’avidité de la chair, à ce ballet impudique du sexe, dans un langage des plus crus sans pourtant jamais être graveleux. Evidemment, seul un style exceptionnel peut parvenir à un tel degré de maîtrise. Incardona a ramené son écriture à son plus simple appareil : point de métaphore ou d’onirisme, la phrase est avare en mots, les anaphores tombent ici et là en cascade en autant de mantras célébrant ses âmes en peine. L’écrivain jongle en permanence entre ses quelques dialogues, ses descriptions asséchées et autres sentences omniscientes, embrassant d’un même tour de plume les obsessions et leur mise en mouvement dans leur contexte désabusé.

Derrière les panneaux, il y a des hommes appelle évidemment aux hyperboles les plus enthousiastes. Il en va ainsi de ces chefs d’œuvres de la littérature où chaque page est une gifle cinglante et dont la puissance reste intacte après en avoir achevé la lecture.

 

Adrien Battini

 


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A propos de l'écrivain

Joseph Incardona

 

Joseph Incardona est un écrivain Suisse, d’origine italienne. Il vit à Genève où il tente d’arrêter de fumer. Il aime les romans noirs, Carver et les pâtes. Il a 45 ans et il est membre de l’équipe de foot italienne des écrivains.

 

A propos du rédacteur

Adrien Battini

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Achève son doctorat en sociologie à l'Institut d'Etudes Politiques d'Aix-en-Provence. Depuis trois ans, il est également employé à la librairie Préambule de Cassis, dont il anime site et blog littéraires. Tombé dans la marmite de la lecture depuis tout petit, il se passionne pour toutes les formes d'écritures capables de transmettre émotion et/ou réflexion, de Julien Gracq à Erving Goffman, en passant par James Ellroy ou Brian Azzarello.