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Dernières nouvelles du front sexuel, Ariane Bois

Ecrit par Laurence Biava le 27.11.12 dans La Une CED, Les Chroniques

Dernières nouvelles du front sexuel, Ariane Bois

 

Dernières nouvelles du front sexuel, Ariane Bois, L’Éditeur, octobre 2012, 240 pages, 15 €

 

Elle revient en ce mois de novembre 2012 avec un recueil de 80 nouvelles efficaces et spirituelles autour de la sexualité contemporaine (mais pas seulement !). Servies par une plume à la fois journalistique et littéraire, piquante et affûtée, l’auteur croque avec sérieux, mais aussi légèreté, les situations pittoresques de l’amour, de la rencontre, et du couple, dans lesquelles chacun d’entre nous s’est forcément un jour identifié.

Chaque histoire est très courte, souvent synthétique. Elle tient en trois pages maximum. On s’y reconnaît évidemment… Ce sont des portraits « chauds » qui se savourent instantanément : les descriptions sont à la fois concises et précises, la chute est chaque fois brillante, car souvent inattendue. Et naturellement, jamais mièvre, Ariane Bois nous déroute, et mieux, nous interpelle.

Page 33, c’est l’histoire délicieusement compromettante de deux sex-friends, qui finissent par tomber dans les bras l’un de l’autre au sens le plus amoureux du terme : c’est entendu, leurs rencontres ne devaient servir que leurs ébats.

Page 85, c’est l’exemple d’un coma conjugal classique, ou autrement dit, le scénario d’une lassitude réciproque.

Page 124, on est cloué sur place par la véracité et l’authenticité qui émergent de la narration de cette attirance frustrée et interdite pour un beau-père.

Page 73 ou l’évocation d’une situation pittoresque et incongrue où l’on finit par découvrir que la rencontre via un site sur internet peut décidément mener à tout… jusqu’à un propre de votre famille !…

Enfin, plus cruel et misogyne (mais personnellement vécu), l’épisode malvenu de la visite au sex-shop doublée de l’aveu froid d’un gynécologue outrancier…

Le livre d’Ariane Bois tombe à brûle-pourpoint pour ridiculiser le « 50 nuances de grey » dont on fait – c’est le cas de le dire – des gorges chaudes avec exagération. Dernières nouvelles du front sexuel est excellent, léger et grave à la fois, souvent rabelaisien et hédoniste : le second, très mal écrit, niais et redondant, censé ne pas déplaire à la ménagère de 50 ans, est pourtant son opposé à tous points de vue.

Il était donc temps qu’une femme nous explique avec verve, humour et esprit, les changements de la sexualité, d’une sexualité soi-disant au top depuis une vingtaine d’années. Il fallait que quelqu’un décrypte et saisisse la perception que nous en avons, et l’usage que nous en faisons. Ses modes, ses coutumes, l’évolution des mœurs, les nouvelles technologies, les ressentiments, les malaises, tout est joyeusement évoqué dans ce livre ultra contemporain…

Qu’en est-il de la libération sexuelle, de l’héritage finalement pathétique de 68 : les diktats induits par la société moderne nous rendent-ils plus heureux ? Conditionner notre état de servitude en essayant tout ce qui pourrait décupler notre plaisir, prouve-t-il que nous sommes aussi libéré(e)s que nous le pensons ? Ariane Bois frappe fort avec cette auscultation attentive et tendre qui en dit long sur nous-mêmes et nos aliénations.

Ce qui sonne particulièrement juste, c’est l’évocation parcimonieuse du manque de communication entre et avec les partenaires : ce sont les frustrations qui ressortent, l’impression d’avoir été dupé sur la marchandise, le sentiment aussi que l’autre vous a tendu un piège. Et puis, il convient aussi de replacer l’évolution du corps dans tous ses contextes : jamais vain de souligner que le corps change et l’apparence aussi (il peut apparaître réducteur de ne parler que de sexe). Ainsi, les petits scénarios tissés autour de la grossesse (p.31), de l’enfantement, l’évocation des FIV, ou de l’accouplement sous sa forme plus clinique, ou bien l’histoire du bébé tout court (p.121) et la tragédie de la mère porteuse (p.78) m’ont particulièrement touchée. On n’omettra pas de rappeler que le mensonge à soi-même est souvent évoqué. Que les situations virent parfois au ridicule mais jamais sans caricature. On sent bien qu’il y a toujours une déception qui plane ou quelque chose qui cloche. Globalement, l’usure du désir dans le couple est souvent bien vu et dépeint, les tentatives pour rallumer la flamme, l’orgasme à volonté, le machisme ordinaire (excellent), l’envie de conquête de la part des hommes, les ratés de l’échangisme (p.177), mais aussi des femmes qui s’étourdissent d’un rien, ne sont ni plus ni moins que des glissements vers le désir infini de conquête et d’amour dont personne ne sort, au bout du compte, indemne.

Ariane Bois pose un regard ironique sur les hommes et les femmes et n’épargne personne. Chacun tente de conquérir, d’allumer des mèches, de tromper, et ces histoires attachantes, brillamment décrites, nous ressemblent. Car seul le désir est révolutionnaire : sans ces rencontres magiques et miraculeuses, où chacun se frotte à l’autre en se livrant avec ses servitudes, ses grandeurs, son passé, ses ratés, ses politiques du moment, ses fantasmes, il serait impossible de parvenir à vivre ensemble. Ou à s’adopter…

 

Laurence Biava

 

Ariane Bois, grand reporter, spécialisée en sujets de société au sein du groupe Marie-Claire et critique littéraire au magazine Avantages, a reçu un accueil unanime pour ses deux premiers romans, Et le jour pour eux sera comme la nuit publié chez Ramsay et pour Le monde d’Hannah (Robert Laffont), qui était dédié, entre autres, à la mère de l’auteur.

 

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A propos du rédacteur

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Rédactrice

 

Titulaire d'une licence de lettres classiques, romancière, chroniqueuse littéraire auprès de BSC News, Unidivers.org, et Présidente de Collèges littéraires des Prix Rive Gauche à Paris et Prix littéraire du Savoir et de la Recherche. Deux romans parus : l’un,  en septembre 2010 Ton visage entre les ruines chez In Octavo Editions, l’autre en juin 2014 Amours mortes aux Editions Ovadia. Le troisième livre – Mal de mer -, Journal de Bord écrit en hommage aux victimes du tsunami asiatique de décembre 2004, paraît pour l’été 2015.
Enfin, un Recueil de Nouvelles Rive gauche à Paris – la Rive gauche en toutes lettres - initié par le Collège du Prix Rive gauche à Paris en 2013 ainsi qu’un quatrième livre En manque – troisième roman – paraîtront, selon toute vraisemblance, au second semestre 2016.

Ouverture d’un site littéraire personnel (site, pas blog) le 20 août 2015 pour la rentrée littéraire de septembre prochain.