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De Mitterrand à Chirac (en passant par la rue des Martyrs)

Ecrit par Virginie Simona 17.02.15 dans La Une CED, Ecriture, Récits

De Mitterrand à Chirac (en passant par la rue des Martyrs)

 

 

De Mitterrand à Chirac (en passant par la rue des Martyrs)

 

Nous avions discuté pour la première fois dans l’amphithéâtre d’un conservatoire parisien. J’étais venue assister à un concert classique et m’étais assise à côté d’une jeune-femme dont l’écharpe rouge vif rappelait que Noël approchait (à l’exact inverse du communisme qui, depuis 1989, s’éloignait à grands pas). Nous étions une dizaine de personnes, les plus timides peut-être, perchées sur les rangs du fond. Pour ma part, je me disais qu’avec Mitterrand qui s’acharnait à envoyer « nos » soldats en Irak, mieux valait éviter les premières lignes…

Les musiciens étaient en retard. On sentait une vague impatience dans le public, un piano trônait sur la scène comme un oasis dans un désert. Ma voisine de gauche, que la situation semblait contrarier autant que Saddam Hussein la seconde guerre du Golfe, s’était adressée à moi pour me faire remarquer l’absence de communication des organisateurs. Elle en avait profité pour me demander si je comptais patienter encore longtemps, j’avais répondu par la positive, à condition que l’on m’autorise à faire un feu de camp. Une température sibérienne planait dans la salle et ma veste ne faisait pas bouillotte. Elle avait esquissé un sourire, et s’était présentée simplement : « Manon, enchantée ». Durant ce court échange, deux rangées plus bas, une fille s’était levée, abandonnant un baiser furtif dans le cou d’une autre. Si j’avais été émue par le geste, ma voisine avait trouvé la situation à peu près aussi touchante que le décès d’une huître dans le bassin d’Arcachon. Elle n’avait pu s’empêcher de réagir en chuchotant dans ma direction : « Jamais je ne pourrais sortir avec une fille ! Qu’est ce qui peut bien leur plaire à ce point chez une autre, qu’elles n’ont pas déjà elles-mêmes ? »

Nous étions en 1991, cela faisait un an que l’homosexualité avait été rayée par l’OMS de la liste des maladies mentales. J’avais donc ébauché un rictus blasé sans même riposter, la question – comme la réponse – me semblait assez vaine. J’avais été touchée par des filles comme par des garçons, je fuyais les étiquettes comme les pigeons sur le trottoir.

Nous étions restées une heure à parler des compositeurs que l’on appréciait, de nos parcours de femmes dans une société machiste, de l’avenir qui semblait toujours trop loin. Nous nous étions accordées sur le fait que cette année, seule Mme Cresson, donnant la primeur d’une femme 1er Ministre à la France, avait sauvé la cause. Manon affichait des yeux verts, en amande et très clairs. Elle dégageait une certaine désinvolture, une confiance solide en l’existence, de sorte que je l’aurais bien imaginée en train de sautiller au milieu d’un champ de mines avec des ballerines. Elle me plaisait. Un type bedonnant était rentré pour annoncer l’annulation du concert et nous avions été contraintes de nous quitter en nous promettant de nous recroiser bientôt.

En rentrant du concert avorté, j’avais repris le livre qui gisait sur mon bureau. Trois heures que j’avais laissé Manon au milieu d’un hall bruyant, cent quatre vingt minutes que nos échanges continuaient à faire manège derrière mon front. L’heure précise, la couleur de son corsage, toute la chronologie de ses gestes, j’avais gardé cela. Une attention quasi enfantine, une familiarité avec les menus détails de l’existence.

Elle m’avait donné le numéro de son domicile et j’avais attendu quelques jours avant de la rappeler. On s’était donné rendez-vous un samedi, place Colette, devant la Comédie Française. Elle portait un pantalon moulant et une chemise en jean qui laissait voir le tout début de ses seins. À l’instant où elle avait retiré son manteau, elle avait dû deviner mes intentions (moins à la couleur de mes chaussures qu’à la rougeur de mes joues), et j’avais choisi de les assumer, dans l’espoir insensé peut-être, qu’elle y devienne sensible. Au fil de la conversation, je lui avais donc raconté comment j’avais découvert à 10 ans cette attirance pour les filles. J’étais tombée amoureuse d’une enseignante remplaçante pour laquelle j’avais gribouillé un drôle de poème qu’elle avait reçu avec autant de bienveillance qu’un missile sol-air. Cette découverte m’avait valu un rejet définitif de la part de ma meilleure amie. J’avais donc appris qu’il vaudrait mieux passer, aux yeux du monde, pour une pierre polie, plutôt que pour une roche brute.

Il faisait très froid à Paris, et après une balade dans les jardins du Palais Royal, j’avais proposé à Manon de venir boire un thé dans mon studio. Mon 25 m2 faisait face aux Galeries Lafayette, j’espérais que l’argument la séduirait. Nous avions marché jusqu’à chez moi, abandonnant derrière nous les dorures de l’Opéra et les touristes accrochés à leurs portefeuilles. Alors que je fouillais dans mon sac à la recherche des clés de l’immeuble, un jeune couple avait ouvert la grille. Ils revenaient des Grands Magasins et parlaient fort. Ils étaient beaux comme une affiche publicitaire et prenaient l’achat de leur prochain téléviseur très au sérieux.

Mon studio était minuscule et cette promiscuité avait beaucoup amusé Manon. Je lui avais servi un thé et nous étions restées debout à regarder, sans les voir, les titres de ma bibliothèque. Alors que j’entamais un monologue sur Duras dont j’admirais l’écriture mais dont les films m’endormaient mieux qu’une messe, elle s’approcha pour m’embrasser. Mes yeux firent un grand écart, mon muscle cardiaque s’essaya au salto avant. Elle cru bon d’ajouter « J’en ai envie », auquel je répondis en dévorant sa lèvre supérieure. Quelques minutes plus tard, je déboutonnai son pantalon d’une main, tirai doucement pour le faire descendre. Du bout des doigts j’écartai sa petite culotte noire. Elle me laissa m’agenouiller, je passai et repassai ma langue sur ses lèvres. « Viens » : c’est elle qui remonta mon visage jusqu’au sien en reprenant ma nuque avec lenteur. Fréquemment mon regard et ma paume revenaient à ses seins qui pointaient derrière le tissu. Cet après-midi là, nous avions joui, avec dans la bouche et à peine tenus entre les dents, les doigts de l’autre. Ensuite, mon sang avait recommencé à circuler à une cadence ordinaire et j’avais pressé mon pas jusqu’à la salle de bain. Je crus bon de préciser « Je reviens tout de suite » (alors même qu’aucun avion ne m’attendait pour l’embarquement). Il s’agissait de parler, de retomber au plus vite dans la trivialité du quotidien, de faire comme si je venais de terminer la vaisselle. J’allais revenir oui, mais à cet instant précis, je ne revenais de rien : ni de sa peau, ni de ma chance.

Pendant les trois semaines qui suivirent, Manon était très souvent passée me voir. Désinvolte et légère, toujours. Elle ne m’avait confié que peu de choses sur son quotidien, elle travaillait dans un supermarché de banlieue, parents décédés, peu d’attaches avouées. D’un jour à l’autre, elle n’est plus revenue. J’essayais de la joindre au téléphone à différentes heures de la journée, sans succès. Elle vivait au nord de Paris et était sur liste rouge, je ne disposais donc d’aucun moyen pour la retrouver.

Un samedi qui suivit, je descendais la rue des Martyrs accompagnée de ma mère qui voulait à tout prix rentrer dans l’église toute proche. Outre l’abri qu’on y trouverait, Notre-Dame-de-Lorette était selon elle l’église la plus colorée de Paris. J’acceptais de lui faire plaisir, sauf que nous étions samedi et que le parvis était plein de talons hauts et de cheveux gominés, de chapeaux et de costumes froissés. Ma mère raffolait de ce genre de spectacle et elle me demanda de bien vouloir attendre une minute. Je m’énervais pour de faux : « Attendre quoi ? Que les bienheureux époux exécutent leur sortie de la maison de Dieu et leur entrée dans une vie aussi excitante qu’une partie de Rami ? ». Ma mère ne croyait pas à mon cynisme, elle se contenta d’ajouter : « Oui, et ils fabriqueront des progénitures comme toi, agréables comme un trajet d’autoroute ».

Nous nous sommes placées légèrement à l’écart, histoire de ne pas accueillir les amoureux avec mon sourire faussement détaché et nos vieilles écharpes bariolées. J’avais repéré dans l’assistance une jolie blonde qui était devenue depuis trois minutes ma seule raison d’être plantée sous ces colonnes. Aux cris de joie et à la pluie de confettis rouges et blancs, je compris que le couple venait de sortir de l’église. En tournant la tête vers les nouveaux époux, j’eu l’impression d’être plongée dans une eau brûlante. Juste derrière la mariée, je reconnus Manon qui paradait dans une longue robe en satin, pendue au cou d’un type dont le charme explosif était proche du pétard mouillé. Des « Vive les mariés ! » partaient dans les aigus comme des fusées dans le ciel gris. J’hésitais entre aller lui hurler ma colère au visage ou lui demander si elle avait prévu un tunnel pour s’enfuir, comme à son habitude… Je n’en fis rien et continuai, en silence, à m’inventer des auréoles sous les bras. Alors que la paume de ma main et le bout de mes doigts la réclamaient encore, je pris soin de concentrer toute mon énergie à calmer ma colère. Je m’adressai à elle intérieurement : « J’ignore pourquoi je garderais des images de toi Manon. Me viendrait-il à l’idée de conserver une pomme rongée par les vers ou de congeler une viande avariée ? »

Sur le parvis, ma mère ne remarqua rien de mon trouble. Je prétextai un grand frisson et nous reprîmes le chemin de mon studio. J’avais les mains tremblantes et le cœur tambourinant comme une fanfare de province. Sur la route, je me répétais tout bas qu’un joueur de timbales ou qu’une majorette devait bien m’attendre quelque part.

En 1995, Jacques Chirac est devenu Président de la République et je suis tombée follement amoureuse de Laure. Elle n’a pas cru bon de fuir le 22ème jour sans laisser d’adresse ni même de défiler aux bras d’un type à frange dans le 9ème arrondissement, preuve que la vie parfois, peut être prodigieuse.

 

Virginie Simona


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A propos du rédacteur

Virginie Simona

 

Virginie Simona est rédactrice. Quand elle ne rédige pas des articles sur le travail des seniors, des PV de réunions, des chroniques, des listes de courses, des textes sur le temps qui passe, des chansons sur les trains qui ne passent pas, elle se promène beaucoup dans les mots des autres.

Elle est également auteur-compositrice et interprète (amatrice) : https://soundcloud.com/simona-31