Identification

Cuba Libre, par Henri Cachau

Ecrit par Henri Cachau 14.05.18 dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture

Cuba Libre, par Henri Cachau

 

Depuis le tonitruant passage de Bukowski, sur leurs plateaux ils ne servent que de l’orangeade lors des émissions culturelles, dommage pour les Chablis et autres Pouilly-Fuissé. Malgré ce manquement à la déontologie et la légendaire bégueulerie de ce genre de programme, un amateur éclairé s’y était inscrit afin de participer à un forum intitulé « L’Art n’a nul besoin de prédicats, il doit toucher au cœur ! ». Devaient y prendre langue des universitaires ainsi que des critiques d’art, experts plus ou moins représentatifs de diverses chapelles, avec comme présentateur officiel, ce benoît personnage devenu l’un des bustes les plus en vue de notre lucarne. Nonobstant quelques préventions et autres a priori régionalistes, l’homme de télévision ne cachant pas ses préférences pour le beaujolais et le foot, alors que les goûts de ce spectateur penchaient pour le Madiran et le rugby, un affrontement pouvant s’ensuivre, il se fit le plus discret possible. Aussi apprit-il des choses fort passionnantes : que les Cubains n’ont pas inventé le cubisme, que les modèles de ces messieurs les artistes sont passés soit par les passerelles ou par le X !…

… « Ceci dit en guise d’avertissement liminaire, afin de ne point rajouter à votre désespérance, à votre déception foncière devant autant d’impérissables avis… » … « Poursuivez maître, je vous en prie, nous vous écoutons ! » … Au fil des interventions de ses illustres invités, fin observateur de la scène médiatique, l’amphitryon avait remarqué combien ses commensaux sirotant leurs fadasses orangeades, entre deux paragraphes de leurs amphigouriques laïus, paraissaient sensibles à sa flagornerie, lorsqu’il les encourageait à discourir : « Allez-y, allez-y maître ou professeur, nous sommes comme suspendus à vos… ! » … une incitation, qui à l’ouïe des auditeurs, instantanément se répercuterait sous la forme suivante : « D’avoir visité, comme la majorité d’entre nous, différents parcs zoologiques ou d’attractions, ces Disneyland faussement déguisés en musées de l’homme, nous sommes obligés de convenir d’un manque flagrant d’imagination divine : Dieu pourrait mieux faire, et pour sûr Il en a les moyens ! Au lieu d’abandonner les rênes de son char aux seuls bipèdes, orgueilleux et flambeurs… Reprenez-vous, maître ou professeur, resservez-vous un verre de… d’orangeade !… Narcissiques, disais-je les humains, prêts à s’enflammer pour un quelconque Hiroshima mon amour. Et le plus consternant, bardés de comportements irrationnels, puisque donnant l’illusion d’être consentants ! » … Bien que mal assis, l’amateur d’art se sentait obligé de convenir que la rhétorique appliquée requerrait, au-delà du savoir paraître à son avantage et d’idoines formules spécieuses, une culture authentique ainsi qu’une maîtrise de la parole ; des qualités indispensables afin de s’assurer d’effets oratoires plus brillants qu’efficaces ; des techniques nécessaires à la conquête d’un auditoire, relevé, alors que le concernant, l’embrouillamini de ses pensées concurrençant la vacuité de ses idées, l’empêchait de formuler correctement à ses proches ou amis d’abstrus concepts nés de nuits d’insomnie… Mais chut ! L’orateur poursuit : « Même chose, mesdames messieurs, pour le style descriptif, il ne s’agit que d’une nomenclature taxinomique : les crimes y sont gratuits ou parfaits, les sciences diligentes ou inexactes, la peinture flamande ou abstraite… » … Malgré une attention dévolue aux débats, l’homme se souvint qu’à cet instant précis, 22h47, il y avait de cela quelques mois, dans ces mêmes lieux et devant un auditoire médusé, Bukowski attaquait sa seconde bouteille de Chablis !… « Comme si, au-delà de cette collusion binaire les avis ne pouvaient être partagés, n’est-ce pas mesdames messieurs ? Dieu aurait-il définitivement abandonné la partie ? Je requiers votre avis ? » … Alors, suspendant son envolée lyrique tout en assurant la pose, en décomposant ses mouvements, lentement l’orateur se servit un verre de… mais au vu de sa moue dépréciative, chacun dans l’assistance put imaginer que lui aussi, sa trogne rubiconde et son nez bourbonien de couleur violine en témoignant, aurait préféré tâter du Chablis !…

Tel un avisé metteur en scène, après avoir laissé flotter l’indécision, une muette interrogation s’établir parmi les convives, le présentateur reprit les rênes en annonçant la surprise de la soirée. Peu après il fit pénétrer une vieille dame, chenue, amaigrie, ingambe malgré son apparent grand âge, chapeautée grand siècle, pomponnée, frisottée, puis face à la perplexe assistance la présenta comme l’une des muses du grand Picabia. Une personne qui malgré ses heures récentes de vol : la Havane-Paris, débarquait de son île afin d’entretenir un auditoire déjà captivé par son aspect de voyante extra lucide, sur la vie mouvementée de son ancien amant et qui, nullement gênée par l’entourage, d’une voix chevrotante discourut avec son hôte, ce qui livra l’extravagant dialogue suivant :

– Il y a de cela très, très longtemps… excusez-moi messieurs-dames… je ne me souviens plus exactement, mais en ce temps-là Dieu pourvoyait à tout, bien avant que l’idéologie communiste ne vienne dans notre île détrôner la religion, il fallut pour redonner sens à la vie insulaire tout l’entregent de mon Francis… Vous comprendrez que son immense talent et son esprit frondeur l’amenèrent, profitant du désordre amoureux… mais alors, quelle émotion de le voir surfer en galante compagnie mer des caraïbes !

– Voyons, voyons madame, ne nous égarons pas, venons-en aux faits, à savoir si votre concubin, l’artiste, le peintre ?

– Ah mon brave monsieur, ce cubain quel amant faisait-il. Si vous saviez le nombre de fois ou nous nous sommes vautrés dans la dépravation. Seulement Je n’étais pas la seule de notre île à bénéficier de son don gratuit d’organe, tant il était robusto… et macho à la fois !

– Reste à savoir madame et cette fondamentale question intéresse notre avisé public, a-t-il réellement inventé le cubisme ?

– Comment dîtes-vous ? Le Cuba Libre ! Si, si, il en éclusait énormément, cela l’émoustillait, lui donnait du punch, des idées nouvelles. L’amenait à base de frasques, d’autosatisfaction et d’auto-allumage de sa Bugatti à vouloir supplanter notre père céleste, à devenir le porte-parole officiel de l’unique réalité valable à ses yeux, celle de l’Art ! Sa vocation universaliste ayant été définie, puis avalisée à mains levées lors du congrès de Vienne… j’y étais… Toutefois vous excuserez mon grand âge m’amenant parfois à mélanger mes pinceaux ainsi que ceux de mon maître bien aimé !

– Mais Madame, concernant les dits prédicats de Picabia, pourriez-vous nous dire si…

– Quoi ! Les prédicateurs dans l’île de Cuba ?

– Non, non madame ! mais l’artiste, ses choix esthétiques, la polysémie de son œuvre ?…

– Quoi ! La polygamie ! Je vais vous dire, il les aimait toutes, brunes ou blondes, métissées ou vierges ! le sexe pour lui c’était magique !

– Mais, madame, cette non surprenante priorité chez un tel démiurge, lui fit-elle négliger l’exécution de concepts couramment appliqués dans les beaux-arts ?

– Je pense qu’il se considérait comme un caméléon, susceptible de changer de peau, non pas pour se fondre dans un mouvement mais s’en détacher selon sa volonté, se démarquer des conventions usuelles, en pratiquant une échelle discordante lui permettant de s’opposer à tout ce qui pouvait le soumettre au conformisme ambiant !

– Bien sûr, bien sûr madame, cependant le grand danger, n’était-ce point cette prolifération d’idées, de styles, de genres, dont Picabia ne cessa de jalonner sa fulgurante carrière ?…

Assaillie de questions, n’arrivant plus à maîtriser ses réponses, la voix de l’élégante petite vieille se fit chevrotante, hésitante, sa respiration devint saccadée, ses yeux exorbités, suppliants, fureteurs, s’attardèrent sur ces inconnus la dévisageant sans aménité, s’attachèrent aux consommations disposées à sa portée de main sur des tables basses, avant que d’une voix suppliante elle déclarât avoir soif, souhaita comme Bukowski, il y avait de cela quelques mois sur ce même plateau, obtenir du Chablis ou du Pouilly-Fuissé, étant donné qu’elle n’avait consenti à cet éreintant voyage que pour une dernière fois tâter des vins et des fromages français ! Hélas, sa déception fut à l’aune de son envie, immense, quand l’animateur lui annonça que depuis l’esclandre provoqué par le poète américain, artistes, politiques et autres personnalités ne buvaient plus que de l’orangeade ; aussi, prétextant un besoin urgent se retira-t-elle vers l’arrière du plateau… Ce flottement permit au débatteur de faire bénéficier ses ‘chers téléspectateurs’, de la promotion d’ouvrages récemment parus, notamment d’un livre sur Watteau et son ‘Gilles’, qui selon lecture d’un passage qu’il en fit : « à base de formes ondulantes, de compositions en spirales, de couleurs vives, aurait réussi à recréer un univers particulièrement sensuel et gracieux correspondant à son insouciante époque… ! » … Il poursuivit avec son front bas et ses lunettes fichées en bout de nez, et pérorait encore lorsque réapparut la vieille dame munie d’une bouteille de rhum et d’une boîte de coca, qui titubante s’exclama d’une voix altérée : vive le Cuba Libre ! Immédiatement de secourables personnes vinrent soutenir l’enivrante chose qui s’était mise à déambuler et à pérorer hors de propos… Troublé par cette inattendue et calamiteuse intrusion, l’hôte se leva, se dirigea vers l’incongru trio occupant l’avant-scène – la vieille personne soutenue par deux quidams –, leur intima de disparaître puis déclara à la cantonade qu’il allait assurer une remise en ordre de cette fichue philosophie de comptoir…

… « Où irions-nous si les professionnels abandonnaient la partie, si le moindre intervenant se prenait pour un génie de plateau ? » … La confusion la plus extrême régnait, lorsque l’un des invités, attentif et muet jusque-là, se leva, puis d’un regard inquiet et interrogateur, ayant quêté l’approbation de cette petite société en ébullition, relança un débat, risquant au vu de l’imprévisible tournure des événements de s’aventurer vers des sentiers mal balisés. Car la veuve Cubaine, malgré les exhortations du débatteur, refusait de se rasseoir, sinon, avançait-elle, comme Bukowski en son temps, elle risquait de s’assoupir et sur place cuver son trop plein de nostalgie… Cependant, des bénévoles toujours la soutenant, leur étrange groupe parcourait tous les azimuts du plateau, avec des cameramen hilares, s’efforçant d’éviter leur apparition grand-guignolesque sur l’écran… Il paraît que durant cet intermède du plus haut comique, les téléspectateurs eurent droit à un interlude du son et de l’image, à une opportune rupture de faisceaux hertziens… Toutefois, se saisissant au vol des dernières interrogations, le discoureur pressenti réussit à réactiver l’attention, dans le même temps où l’étonnante muse, enfin effondrée dans un fauteuil, se mit à bruyamment somnoler. Ainsi fait, bénéficiant d’un semblant de retour au calme notre amateur put saisir une partie de la harangue suivante : « …Rebondissant sur la publicité qu’à l’instant vous fîtes de mon ouvrage, je déclarerai qu’à son avantage Watteau en détourna l’éros, produisit de troublants effets, ces vénielles impudences, ces grivoiseries apprêtées, ces oiseux commérages que nous retrouvons sublimés dans ses fêtes versaillaises ! La tuberculose qui le rongeait n’ajoutant qu’exaspération à son impuissance de n’avoir, ne serait-ce qu’un court instant, pu ou su, abuser des ressources inconstantes de ces filles qu’il mystifiait grâce à ses talents d’illusionniste… » … Il n’est pas assuré que face à leurs écrans les téléspectateurs aient perçu les ronflements et borborygmes de la ‘Picabiesque’ personne, ces bruits indiscrets n’empêchant pas la causerie de suivre son cours, avec cet étalement de politesses feintes, de mimiques et de simagrées crispant ou relâchant les mâchoires, haussant ou resserrant les sourcils fournis et broussailleux du maître de cérémonie ; leurs inflexions subitement sévères témoignaient de sa détresse morale tout en laissant présager une immédiate tempête tropicale : un coup de tabac, un possible dérapage qui surviendraient suite aux réparties de l’orateur, incapable de maîtriser sa logorrhée… « Stop ! Stop ! s’écria-t-il, vous allez faire capoter mon émission, qui dans la mesure du possible doit demeurer décente à cette heure de grande écoute, aussi pourriez-vous, s’il vous plaît, modérer vos lyriques emportements ! » … Mais allez donc arrêter un cheval emballé, sans tenir compte des recommandations, l’expert ou critique poursuivit de plus belle : « …L’on remarque, suivant leurs jeux de jambes et leurs expressions mutines… qu’un embarquement immédiat pour Cythère… afin d’y goûter sans licence ni mesure aux choses du sexe… » … Bien sûr maître, mais si nous revenions aux seuls prédicats qui ce soir nous intéressent, ceux de l’Art !… Hélas, malgré cette judicieuse cheville devant permettre une transition, l’ambiance se fit plus lourde, d’imperceptibles signes lui firent comprendre que bien qu’il tentât une ultime diversion, le naufrage était imminent, et à cet instant où il s’en désolait le heurt d’un verre contre le montant d’une table vint brutalement réveiller l’invitée surprise, qui apparemment surfait sur une lointaine mer des caraïbes. La vieille dame sursauta, se redressa tout en s’écriant : Vive le Cuba Libre ! puis, sous l’œil mi-ahuri, mi-amusé de l’assemblée esquissa quelques pas de samba ou de mambo tout en invitant les convives à la rejoindre …

Après ce burlesque intermède, l’émission reprit son cours, un énième tribun se risqua à prendre le relais en déclarant : « Que par ses choix plastiques, l’artiste concubin avait apporté des modifications, des corrections ; avait orienté ses recherches du côté d’anciennes collectivisations ; avait récupéré leurs traces, des résidus, des réminiscences ; avait convoqué des sorciers, des géomanciens, des démiurges locaux, des esprits vaudous planant depuis des siècles sur l’aphrodisiaque nuit latino américaine ; tardivement s’était entiché de coqs de combat dont vous pouvez apercevoir quelques plumes sur l’incroyable galurin de notre invitée… » … Malgré sa grande fatigue redevable à ses heures de vol et son manifeste abus de Cuba Libre, sans ciller ni vaciller, l’ancienne amante écoutait l’audacieux exposé, ensuite, après sa traduction et récupération de ses esprits, se rassemblant sur elle-même, d’une seule tirade énonça : « Qu’obligatoirement le dard devait atteindre le centre ! Qu’à l’époque elle en possédait de multiples et de grand intérêt. Que son Francis opportunément savait lequel choisir, y décocher hardiment… ! » … Définitivement débordé, l’homme de télévision referma livres et cahiers, puis s’en fut… Suite à sa disparition, comme par enchantement, apparut une desserte chargée en cochonnailles et boissons alcoolisées, des Chablis et Pouilly-fuissé, du Punch et du Cuba Libre !…

Quant à notre amateur, perplexe il s’interrogeait sur l’intérêt de renouveler cette expérience, car si ces discussions et controverses, loin de lui déplaire avec leurs mondanités et chamailleries parfois irrévérencieuses, lui avaient permis d’apprendre des choses intéressantes : que les Cubains n’avaient pas inventé le cubisme ; que le ‘Gilles’ de Watteau, sous son aspect de pierrot lunaire était un chaud lapin ; que les filles des passerelles, etc., les seuls bémols à son passage à la télévision publique demeuraient dans l’ordre : l’orangeade sirupeuse, le coût prohibitif du trajet province-Paris, et les risques vénériens encourus en se frottant d’un peu trop près à la dissolue vie.

 

Henri Cachau

 


  • Vu : 522

Réseaux Sociaux

A propos du rédacteur

Henri Cachau

 

Henri Cachau vit et travaille à Rambouillet.

Peintre, sculpteur, poète, nouvelliste, fabuliste.

A participé à diverses expositions nationales et internationales.

Publie dans diverses revues, papier et 'net'.

Organise des ateliers, des expositions, des soirées poétiques et théâtrales.

En 2003 a publié un recueil de nouvelles intitulé : 'le quotidien des choses'.