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Chroniques régulières

Ekphrasis 9 - Taksim Taksi

Ecrit par Marie du Crest , le Lundi, 18 Novembre 2013. , dans Chroniques régulières, Les Chroniques, La Une CED

 

A nos voyageurs d’Orient, à mon amie Pascale

 

Il ne reste à la surface de la grande place que les traces de la peinture policière, rageuse, violemment grise. Tous les mots rebelles ont été effacés. Juin de Taksim. Sur la porte du consulat de France, encore un « Nique ta mère et Vinci dehors ». Les feuilles sont mortes, desséchées dans le petit parc de Gezi. Les petites voitures ambulantes rouges des vendeurs de castana s’éclairent le soir. Les hommes, les femmes, les enfants marchent, traversent l’espace nu autour du petit monument commémoratif. Le groupe des hommes en armes, sculptés, du héros à la toque en astrakan, de la mère cachant son petit enfant dans son voile, assise à leurs pieds, semble batailler, avancer vers la jeune république turque. Marchands de fleurs, cireurs de chaussures et les camions de l’ordre public arrêtés, garés pour monter la garde. POLIS. La pâtisserie MADO n’a pas protégé les manifestants en les accueillant au printemps.

L’œuvre de Marguerite Duras

Ecrit par Matthieu Gosztola , le Mercredi, 13 Novembre 2013. , dans Chroniques régulières, Les Chroniques, La Une CED

 

Entrez, entrez encore une fois dans l’œuvre de Marguerite Duras.

Par n’importe quelle porte.

Entrez-y.

Maintenant je vous laisse.

Vous ne voulez pas ?

Alors je vais parler. Non, pas parler : murmurer. Inventorier ce que je touche dans l’œuvre au fur et à mesure que mes mains le touchent. Inventorier comme un enfant compte avant de partir chercher celui qui s’est caché ; comme nous comptons dans la vie avant de vérifier que les êtres que nous aimons sont toujours là, et, quand ils ne sont plus là, avant de les débusquer dans leur silence comme s’ils se tenaient, immobiles et avec leur taille et corpulence d’enfant, derrière un arbre pour jouer ; mais ce n’est pas pour jouer et nous le comprenons tout de suite et ça nous fait peur vraiment peur.

La mère Michel a lu (17)

Ecrit par Michel Host , le Mardi, 12 Novembre 2013. , dans Chroniques régulières, Les Chroniques, La Une CED

 

La Mère Michel n’a jamais perdu son chat. Elle le tient attaché, ne le lâche pas de l’œil. Le félin est un livre, il n’a pas d’âge. D’hier, d’aujourd’hui, de toujours, il miaule derrière la porte.

 

L’Esprit des Lettres, recueil d’articles, vol. I (1948-1952), vol. II (1952-1965), Jacques Laurent, Éditions de Fallois, préfaces de Christophe Mercier, respectivement 415 et 390 pp., 22 € chaque volume

 

L’intelligence et le rire du temps de Jacques Laurent

« J’ai l’orgueil de penser qu’une partie de mon œuvre, si notre civilisation dure, passera le cap des décennies et peut-être des siècles. Si j’ai très peu de vanité dans ma vie terrestre – je n’en ai aucune –, j’ai un orgueil non pas pour moi, mais pour mon œuvre. J’aime ce que je fais. Mon œuvre est un ami, auquel je souhaite une vie éternelle », Jacques Laurent, Entretien (vers 1970)

Souffles - Celui qui n'écrit pas son coeur !

Ecrit par Amin Zaoui , le Vendredi, 08 Novembre 2013. , dans Chroniques régulières, Les Chroniques, La Une CED

 

Lors d’une exposition de Picasso, une femme s’est approchée du grand peintre en lui demandant, sur un ton de dégoût :

– Pourquoi cette nudité dans vos toiles, monsieur Picasso ?

– Chère madame, la nudité est dans votre tête, lui a répondu Picasso.

Les écrivains algériens boudent « l’amour ». Ils sont asséchés, moralistes. Donneurs de leçons.

En relisant les doyens comme les nouveaux, je me demande : pourquoi l’écrivain algérien ne regarde-t-il pas la femme ? Ne médite-t-il pas sur la poésie du féminin ? Pourquoi l’écrivain algérien n’a-t-il pas le courage d’aller revisiter les grands rituels célébrant « la beauté » de la femme, contenus dans notre culture populaire ? Les poètes populaires (Chouaraa al malhoun) ont magnifiquement fêté dans les « kasida » le corps féminin, sans tabous, sans peur et sans hypocrisie intellectuelle.

Apollinaire et la métrique

Ecrit par Jean Bogdelin , le Mardi, 05 Novembre 2013. , dans Chroniques régulières, Les Chroniques, La Une CED

A-t-on laissé passer le centenaire d’Alcools de Guillaume d’Apollinaire, cette année, sans convenablement le fêter ? Alcools dont on ne mesure jamais assez l’influence qu’il exerce depuis 1913 sur des générations de jeunes poètes. C’est vrai qu’il y a eu une réédition du recueil en l’occasion chez Gallimard Folio, mais avec un avant-propos de Paul Léautaud datant de 1964, qui nous a bien troublé. « Je suis arrivé à avoir une horreur sans borne de l’alexandrin et de l’odieux ronronnement de ses syllabes ».

Nous nous sommes demandé si des jeunes poètes ont souffert de cet ostracisme. Ce pourrait être le cas pour Christian Bachelin par exemple.

Lorsqu’on lit ce « poète de toujours » selon l’expression de Valérie Rouzeau, on est immédiatement séduit, dès Neige exterminatrice (1967) et Le Phénix par la lucarne (1971), par une métrique impeccable appelant le chant, quoique non soutenue par les rimes, mais dont l’ampleur donne souvent dans l’alexandrin. Ce penchant s’est avéré extrêmement risqué, face à la critique (et des comités de lecture), dite dans le vent, répétant ce que Paul Léautaud a écrit dans l’avant-propos. Au nom de ce diktat, sans doute, Christian Bachelin s’est vu crucifier en « poète maudit », pendant que dans son ciel il neige des voiliers dans la fumée d’usine.