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Chroniques régulières

Le corps et l'amour dans la littérature algérienne (2)

Ecrit par Amin Zaoui , le Samedi, 23 Juillet 2011. , dans Chroniques régulières, Les Chroniques, Chroniques Ecritures Dossiers, La Une CED

"Souffles"


Tantôt de gauche à droite, j’écris. Et ma mère me dit : c’est le chemin des roumis. Tantôt de droite à gauche, j’écris. Et ma mère me dit : c’est le chemin des musulmans, le chemin droit. Il en va de même pour la lecture. Dans cette valse de Sisyphe, je tâtonne le vide noir et j’écris : « je » en français ou « ana » en arabe, peu importe ! Ecrire le « je » ou le « ana » est un « jeu » draconien…

Et je vous raconte ce qui suit : en 1985, j’ai publié, à Damas, mon premier roman intitulé Le hennissement du corps. Un texte sur mon enfance diabolique. Toutes les enfances sont terribles ! Une sorte d’autobiographie romancée, dont j’ai focalisé sur mon éducation sexuelle et religieuse. Les jours d’un enfant de onze ans, écoulés entre une mère, le grand-père, un père fasciné par la lecture de la sira du Prophète amoureux de plusieurs femmes, une cousine charnelle et des tantes qui n’attendent que les mâles et des poules… Le roman a été interdit, la maison d’édition scellée, définitivement fermée, et l’éditeur jeté en prison. Pour moi, la répression ne fut pas uniquement politique et institutionnelle mais aussi familiale. Ainsi, j’ai subi des intimidations de la part de quelques membres de la famille qui n’ont pas admis de voir nos linges sales étalés sur la voie publique. Le roman ! J’ai senti que ma vie est doublement confisquée. La liberté de mon imaginaire est violée.

Le corps et l'amour dans la littérature algérienne : l'ange ou le démon (1)

Ecrit par Amin Zaoui , le Jeudi, 07 Juillet 2011. , dans Chroniques régulières, Les Chroniques, Chroniques Ecritures Dossiers, La Une CED

L'ange ou le démon

Tantôt, de gauche à droite, j’écris. Et ma mère me dit : c’est le chemin des roumis. Tantôt, de droite à gauche, j’écris. Et ma mère me dit : c’est le chemin des musulmans, le chemin droit. Il en va de même pour la lecture. Pour moi, cette valse n’est qu’une malédiction de Sisyphe. Cycle absurde où je me recherche, dans une lumière obscure. Chute de Sisyphe, je tâtonne le vide noir et j’écris : « je » en français ou « ana » en arabe, peu importe ! Ecrire le « je » ou le « ana » dans tous ses états, tous ses éclats et dans toutes ses brumes est un « jeu » draconien. Supporter, transporter la pierre de Sisyphe jusqu’au sommet du paradis, ensuite descendre jusqu’au fond de l’enfer de Dante : écrire le « je » ou le « ana ». Fixer le miroir, collé devant soi, afin de détailler les traits les plus délicats et compter toutes les rides discrètes et les vagues successives des soupirs parvenant d’un fond feu est un exercice sévère : écrire le « je » ou le « ana », qu’importe. Amertume ou allégresse ? Par ce chemin sauvage, incertain et rocailleux, passent la genèse et le défi du texte littéraire. Je ne suis pas sûr ! Incertain. Certain. L’écrivain appartenant à ce monde obscurci et complexe appelé « arabo-musulman », est conçu, depuis son enfance, dans l’hégémonie d’une culture dominante celle de « l’hypocrisie ». Depuis l’enfance, nous vivons dans le non-dit, dans le non-vu, le non-entendu. Et nous continuons à vivre cette situation aberrante et insensée.

Chemins de lectures (3) Juin 2011 - Les figuiers de Barbarie

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Dimanche, 05 Juin 2011. , dans Chroniques régulières, Les Chroniques

Les figuiers de Barbarie. Rachid Boudjedra. Grasset. 2010.


Nous tenons là probablement le premier grand roman sur l’Algérie. Pas DE l’Algérie, ça on en avait déjà un beau rayon avec Mohamed Dib, Mouloud Feraoun, Mouloud Mammeri, Kateb Yacine, Malek Haddad, Tahar Djaout et la talentueuse génération actuelle (entre autres, et parmi les plus prometteurs, Maïssa Bey, Kamel Daoud, Amin Zaoui …). Non, avec « Les Figuiers de Barbarie » de Rachid Boudjedra, nous tenons le premier grand livre tricoté dans l’histoire même, la plus profonde, de l’Algérie et des Algériens. La matière qui fait ce livre, celle dont il est pétri, c’est le tissu serré de ce croisement étroit entre un pays depuis plus d’un siècle et demi et les destins intimes, surprenants, improbables, de ses habitants, du héros au salaud, du plus connu de ses intellectuels ou de ses politiques au plus obscur de ses fellahs ou de ses épiciers.

Ce livre est un tour de force. En 250 pages et une heure d’avion entre Alger et Constantine, Boudjedra dessine une fresque saisissante, bouleversante de l’Algérie entre 1831 (la colonisation française) et aujourd’hui. Deux amis d’enfance se retrouvent dans cette heure de voyage. Ils ont eu des destins différents mais des ponctuations constantes de retrouvailles.

Chronique du sel et du soufre (Juin 2011)

Ecrit par Jean-Luc Maxence , le Dimanche, 05 Juin 2011. , dans Chroniques régulières, Les Chroniques, Chroniques Ecritures Dossiers, La Une CED

Céline et Trotski, entre haines et passion


Le titre même de la volumineuse et méticuleuse biographie de Louis-Ferdinand Céline par Philippe Alméras (1) qui vient d’être rééditée avec bonheur cinquante ans après la mort du grand écrivain pourrait fort bien convenir au roman de Leonardo Padura (2) L’homme qui aimait les chiens, récit magistral de plus de 650 pages sur les parcours comparés de Trotski et de Ramon Mercader, son assassin !

Ainsi le veut la vie vraie.  Et le paradoxe n’est pas seulement le fruit d’un hasard éditorial. Mieux : l’itinéraire de Céline, y compris avec sa haine antisémite impardonnable de Bagatelles pour un massacre (1937) et son pacifisme colérique, libertaire et génial de Voyage au bout de la nuit (1932) et celui de Lev Davidovitch Bronstein, dit Trotski, le révolutionnaire à jamais dissident,  porte-drapeau de tant de gauchistes français inconsolables, posent l’un et l’autre la question des destins individuels exceptionnels et de leur sens profond dans l’Histoire des Hommes.

"Souffles" 3. Le roi des ciseaux ...

Ecrit par Amin Zaoui , le Samedi, 04 Juin 2011. , dans Chroniques régulières, Les Chroniques, Ecriture, Nouvelles, Chroniques Ecritures Dossiers, La Une CED

... coiffure, circoncision, parfum, politique et poste restante

 

Le coiffeur a abandonné le village ! S'asseoir sur ce siège-là rembourré avec ses deux accoudoirs de bois fut, pour moi, un moment sans pair. Assis, pour la première fois, sur ce trône royal qui pivotait sur un ressort, j'avais un sentiment de crainte. La musique des ciseaux, qui chuchotaient à mes oreilles, me donnait ravissement et bonheur. Tak-tak-tak, quelle belle mélodie ! Et ce parfum ! Un parfum qui n'avait pas de nom. Le coiffeur de notre village était un homme amusant avec de longues moustaches bien tenues, huilées et peignées vers le haut. Toujours tournées vers le ciel ! Une serviette claire sur son épaule et un sourire permanent sur les lèvres. Dans son petit local, un espace d'à peine trois mètres de large sur quatre mètres de profondeur, il avait installé deux longs bancs sur lesquels une douzaine de gens étaient en permanence amassés. Serrés ! Ils étaient composés de vieux et de moins vieux. Le coiffeur parlait. Il parlait sans arrêt ! Il ne faisait que parler et faire danser ses ciseaux autour de ma tête. Les hommes l'écoutaient. Eux aussi parlaient, commentaient et se taisaient. Ici on se parlait. Assis sur le trône royal entouré de tout ce monde qui discourait, je n'arrivais pas à comprendre tout ce qui se racontait. Je regardais les centaines de photos collées anarchiquement sur le mur peint en bleu.