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Chronique du sel et du soufre (Novembre 2011)

le 07.11.11 dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques, Chroniques Ecritures Dossiers

Chronique du sel et du soufre (Novembre 2011)

L'homme précaire et la littérature

 

« L’homme précaire et la littérature »… Ce titre somptueux me rappelle quelque chose. En effet. Vous avez raison. Mais il ne s’agit pas de plagiat, je vous rassure ! J’emprunte ouvertement ce titre à André Malraux (1) et j’en profite pour vous conseiller une relecture de l’œuvre complète de l’ancien ministre de la Culture du général de Gaulle (2) non point parce qu’il repose au Panthéon depuis 1996 ou parce qu’il connut lui aussi la gloire de se voir attribuer le prestigieux Prix Goncourt (en 1933 pour La Condition humaine) comme Alexis Jenni (3) cette saison !

En réalité, comme tout à chacun, chaque année, début novembre, je me demande ce qui restera dans deux ou trois ans du lauréat du Goncourt, qu’il soit édité ou non par Gallimard d’ailleurs… L’énorme roman d’Alexis Jenni L’Art français de la guerre est promis à une vente dépassant largement les 150 000 exemplaires, d’autant que le visage souriant et sympathique du Jenni en question rappelle irrésistiblement celui de Le Clezio, notre Nobel de Littérature, quand il était jeune…

Mais on ne juge pas, tout de même, de la valeur d’une œuvre sur la seule bonne mine de son auteur ! Pourtant, vous n’aurez pas mon avis sur la valeur réelle (et non commerciale) du dernier Goncourt puisque depuis belle lurette je me suis juré de ne lire les romans primés en novembre par les officines parisiennes (Malraux aurait dit peut-être « la secte » ?) que lorsqu’ils sont accueillis par les collections de poche…  Ainsi je m’éloigne tout naturellement des procès d’intention inutiles et sort des griffes des modes saisonnières.

Poursuivant cette logique, restons chez Malraux et persistons dans notre relecture… « ringarde » me crie dans le bureau d’à côté  mon adorable épouse. De toute façon, les génies sont assez peu nombreux, hélas, et comme l’écrit Malraux, encore lui, en page 769  du tome VI de ses œuvres complètes parues dans la biblique collection de La Pléiade  (je n’évoque que le papier !) : « Le besoin de déceler, dans une œuvre, la promesse de sa survie me semble, malgré Picasso, un sentiment de médium plus que de marchands de tableaux. ». En littérature, la même remarque me paraît pertinente, bien entendu. Décidément, « l’imaginaire de l’écrit » n’a pas fini de livrer ses secrets. Et c’est encore et toujours Malraux qui écrit en page 837 du même tome cité plus haut : « Comprendre la création romanesque est comprendre qu’un romancier exécute aussi ce qu’il n’a pas conçu. La création qui va donner existence au roman luit en avant du concevable, à sa frontière, comme un poisson-pilote. Nous pouvons chercher les analogies d’un grand roman avec une chasse ou une aventure, certainement pas avec une copie ».

Le fantôme Malraux, décidément, a toute la place ici et maintenant. ! On attendait Jenni ou Emmanuel Carrère, le Prix Renaudot 2011 (4).  C’est  L’Espoir et non Godot  qui tient la vedette  avec ce copieux Dictionnaire Malraux (5) que CNRS Éditions vient de faire paraître, grâce au concours de la Fondation Charles-de-Gaulle.  En effet, ce monumental Dictionnaire, d’une diversité heureuse, réalisé sous la direction de Charles-Louis Foulon, Janine Mossuz-Lavau et Michaël de Saint-Cheron  met doctement  en lumière les multiples facettes de Malraux. Il parvient même à  éviter le piège de l’hagiographie, donc de l’ennui. Il  ne prend même pas la fuite devant les points de vue parfois contradictoires de ses nombreux auteurs  parmi lesquels on peut relever pêle-mêle Dominique Desanti, Olivier Germain-Thomas, Jean Lacouture, Bernard-Henri Lévy, Pierre Nora ou Jorge Semprun à la mémoire de qui est dédié l’ensemble des 900 pages du livre.

On le voit : la force du romanesque   n’a pas  fini de nous prendre à la gorge, par delà les modes et les crises menaçantes du temps présent. Et c’est justement à l’instant où j’allais conclure cette chronique de plus en plus désordonnée et impertinente que l’ami Pierre-Guillaume de Roux (bizarre et « grand-petit » éditeur, aristocrate libertaire et inspiré et néanmoins gaulliste fidèle) m’adresse en SP un essai dressant un fervent portrait de Malraux.  C’est donc tout naturellement sur une citation de Robert Poujade (6) que je boucle aujourd’hui : « Passion et interrogation. Elles ne sont pas séparables chez Malraux, et toute son œuvre, nous l’avons vu, en porte témoignage ».


Jean-Luc Maxence


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(1) André Malraux, L’Homme précaire et la Littérature, Gallimard, 1977.

(2) André Malraux, Essais (Oeuvres complètes, VI), Bibliothèque de La Pléiade, 2010.

(3) Alexis Jenni, L’Art français de la guerre, Gallimard, 2011.

(4) Emmanuel Carrère, Limonov, Édiitons P.O.L, 2011.

(5) Charles-Louis Foulon, Janine Mossuz-Lavau, Michaël de Saint-Cheron, Dictionnaire Malraux, CNRS Éditions, 2011

(6) Robert Poujade, Retrouver Malraux, Pierre-Guillaume de Roux, 2011


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