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Chronique du sel et du soufre (Avril 2012)

Ecrit par Jean-Luc Maxence le 04.04.12 dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

Chronique du sel et du soufre (Avril 2012)

 

L’inattendu retour de Gustave Thibon


La collection, « Les Dossiers H », qui s’ouvrait avec un spécial Léon Bloy, est prestigieuse. C’est l’inoubliable Dominique de Roux qui la créa en 1961 et la suivit jusqu’en 1973. Puis Jacqueline de Roux prit le relai avec pertinence et opiniâtreté.  En fait, « Les Dossiers H » sont  la suite logique des « Cahiers de l’Herne ». Dans la série, parmi les plus réussis des épais volumes consacrés à chaque fois à un écrivain « spirituellement » majeur, j’aime conseiller les relectures passionnantes  de Pierre Boutang, de René Daumal, de René Guénon, du franc-maçon Joseph de Maistre, ou encore d’Alexandre Vialatte ou d’Ernst Jünger.  Toujours est-il que vient de paraître et d’apparaître en librairie  une somme de 65O pages (grand format !) entièrement vouée à la résurrection imprévisible de Gustave Thibon, soudainement « sorti » de son « purgatoire » injuste, et replacé en pleine lumière du vivant  grâce à l’impeccable et fervente érudition de Philippe Barthelet qui a su  mettre en valeur l’indépendance de  Gustave Thibon, lequel  « n’est le disciple de personne, ni dans l’ordre intellectuel, ni – puisque le français distingue les deux – dans l’ordre spirituel » (sic).

Ainsi, le « Dossier H » sur Gustave  Thibon (1) le confirme, preuves à l’appui : la place du solitaire et champêtre Thibon,  le paysan autodidacte (quel mot hideux !), le catholique au dessus des clivages « progressistes/intégristes », le monarchiste atypique, le philosophe friand de formules courtes mais ô combien  chargées de sens, l’homme qui accueillit, comme chacun sait, la grande mystique Simone Weil chez lui le 7 août 1941 et publia en 1947 La Pesanteur et la Grâce faisant ainsi découvrir au monde le génie de Simone Weil.  Thibon n’a jamais eu rien d’un « cul béni » docile et érudit, moralisant et sentencieux ! Il doit être plutôt reconnu parmi nos libertaires mystiques n’ayant jamais abandonné une conception catholique (dans le sens d’universel) de l’univers.

Le grand retour (salvateur ?) d’un tel écrivain vient à point, me semble-t-il. Il prend son essor en plein cœur d’une époque en manque évident de transcendance, et d’immanence d’ailleurs. En effet, Gustave Thibon renvoie aux calendes de l’insignifiance le superficiel. Il ridiculise, de quelque manière, le faux moralisme des amateurs de bénitiers rétrogrades comme la prétention molle de ces  démocrates d’aujourd’hui, avachis devant le conformisme ronronnant,  militants d’une ouverture tellement systématique qu’on ne sait plus du tout sur quel autel et sur quel  néant ladite ouverture est pratiquée !

La rigueur de pensée de Gustave Thibon, avec le temps, s’avère admirable. Sa bonté et sa capacité de pardonner autrui pour ses connivences avec l’égoïsme et le repli sur soi  s’imposent aussi.  Sa quête philosophique évite magnifiquement les dangers du jugement à l’emporte pièce et tout pacte avec le mensonge. Voilà bien, à mes yeux,  le « miracle-Thibon », son actualité, sa spiritualité secrète qui aide à  discerner les illusions d’une époque en évitant toute position d’inquisiteur.

Pour sûr, il serait très utile de relire en ce début de siècle désaxé et réclamant sourdement une boussole sûre pour ne pas sombrer en pleine mer apocalyptique, « quelques réflexions sur l’idée de progrès spirituel et moral » signées Thibon (p.345 du « Dossier »)… Ainsi, on abandonnerait  « le mythe du progrès indéfini », on éviterait aussi que la soif d’absolu « quitte la sphère de l’éternel pour s’installer dans un futur toujours reculant ».

Dès lors, on comprend mieux pourquoi des hommes aussi différents, parfois proprement divergents, comme Luc-Olivier d’Algange, Michel Delpech (mais oui, le chanteur !), Claude Henri Rocquet, Olivier Germain Thomas, Jacques Trémolet de Villers, le Cardinal Barbarin,  Laurent Dandrieu, Philippe Maxence et moi-même, il est vrai, se retrouvent ensemble pour  saluer le sourcier Gustav Thibon  dans sa fécondité même.


Jean-Luc Maxence


Gustave Thibon, sous la direction  de Philippe Barthelet ( Les Dossiers H, L’Age d’Homme, 2012), 45 €


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Jean-Luc Maxence

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Poète, écrivain et éditeur (Le Nouvel Athanor)