Identification

Ce masque, Matthieu Gosztola - Note n°1 : Le « feu nourricier », par Murielle Compère-Demarcy

Ecrit par MCDEM (Murielle Compère-Demarcy) le 01.09.17 dans La Une CED, Les Chroniques

Ce masque, Matthieu Gosztola - Note n°1 : Le « feu nourricier », par Murielle Compère-Demarcy

 

Ce masque, Matthieu Gosztola, Éditions des Vanneaux, juin 2017 (Gravure de Martin Loeb en première de couverture), 282 pages, 18 €

 

Ce nouveau livre de Matthieu Gosztola, pierre supplémentaire d’une œuvre dont l’édifice marque de son empreinte d’exigeante tenue l’histoire de la Littérature, constitue un véritable Livre-Monde. Le lecteur prend le temps de découvrir au fil des pages comme un Journal de bord littéraire dont la densité des feuilles formant Ce masque lui offre un métissage de poèmes, de réflexions sur l’art et la littérature, d’hommage à la vie quand la vie tremble discrètement – tout en délicatesse dans le silence d’ardentes sensations, de sentiments dont le sentiment amoureux, solaire, n’est pas le moindre, vécu dans une offrande partagée grandie par le partage en osmose des impressions du quotidien, des lectures, de l’écriture – l’art et la vie intimement mêlés.

« Trembler : le faire doucement, pour que ça ne se voie pas ».

« Nous lisons ensemble (…), après l’amour (je te fais la lecture, puis tu me fais la lecture ; puis je, puis tu) ».

L’amour, convulsif, d’une intense luminosité, diffuse son prisme de sentinelle sur la toile du monde comme sur les archives de la connaissance ; se livre par l’éclatement des formes scripturales (fragments, citations, poèmes, réflexions thématiques, etc.) ; enveloppe de son énergie régénératrice toutes les fibres de l’Instant, « jusqu’au soleil ébloui de vivre ». Cet éblouissement n’aveugle ni ne leurre, ni n’éconduit, ni ne ferme le regard des amants sur le monde ; il éclaire au contraire de sa profonde intensité inscrite dans la durée le cheminement érotique et heuristique des amants intimement livrés à ses secousses solaires. Le Vivre d’aimer & de l’Écrire font ici l’amour authentique, et le lit est une page, « à chaque fois une page que les corps rendent vivante ». L’amour est ici l’œil-sentinelle ouvrant à la lumière du monde, flammes de l’offrande, joie irradiante doucement diffusée : exprimée dans une maîtrise de condensation fébrile déposée sur les vitres de l’intimité, où cogne l’enclos du cœur, ouvertes sur l’extérieur par la circulation fluide et mesurée des mots dans les artères du corps et du monde.

 

« [T’embrasser.]

Avoir ta langue

dans ma bouche,

son mouvement,

sa caresse, c’est

être devant un

tableau de Rothko, et le regarder, longuement, même dans la brièveté de la vie.

Peindre, aussi doucement que trembler. Parce que peindre, c’est se défaire, pour celui ou celle qui peint, d’abord du sens qu’il ou elle croit mettre et dans les couleurs et dans la façon qu’elles ont, ainsi réunies, qui de faire l’amour, qui de se heurter ».

« Lorsqu’il dit je (lorsqu’il peint), ce n’est plus lui qui parle. Lorsqu’il dit je, il est parlé : on le parle.

On : ces fines couches de couleurs superposées : ces voix qui ont, comme depuis toujours, pris possession de lui…

On le parle et on le montre, c’est-à-dire : on le montre s’éloignant. Alors même que l’on témoigne de son apparition, de son présent incessant, on le présente disparaissant. Rendant opaque la façon qu’il a de s’approcher (du chuchotement par quoi vivre peut continuer), d’approcher son trouble (cette chose du cœur qui tremble, qui cherche à respirer, parce que l’air voulu, rêvé, et ce qu’il contient – est-il pensé – redistribueraient équitablement du sang dans le corps). On le montre comme une eau immobile baignée de la rumeur, imperceptible, du brouillard. On le dit pour le taire.

Et, ce faisant, Rothko s’ouvre à la lumière du monde. Fugitive lumière, mais coruscante, mais persistante au moyen de la morsure qu’elle a faite, qu’elle fait à nos vies, de laquelle ne s’est levée, ne se lève aucune cicatrice, – mais un apport, inaltérable. Et qui appartient au royaume de l’ineffable ».

Ces dernières lignes peuvent s’interpréter, dans l’entre-deux du clair-obscur : charnière de nos existences, comme une mise en abîme du mystère créatif à l’œuvre dans tout texte fondateur du monde et de nos existences (re)créatives.

L’amour est à l’image d’un tableau de Rothko ; l’œuvre de Gosztola, à l’image de sa lumière…

 

« Cette lumière ne va pas sans ombre : cette part de nos existences qui est fragment de songes (ils sont plusieurs, et se tiennent ensemble), autant que morceau des temps les plus reculés, arraché à quelle origine, à quelle totalité éblouie, oubliée aussitôt qu’entraperçue ».

 

De l’amour originel (« Dès le ventre de sa mèreon aime quelqu’un ») sourd notre désir de s’accorder à l’Autre et de maintenir cette tension vers jusqu’à vouloir toucher les choses :

 

« (…) toucher c’est accompagner cette

chose qui existe – et qui se trouve suffisamment

proche de soi pour qu’on puisse la-toucher –, c’

est l’accompagner dans son élan. Amoureusement.

C’est-à-dire sans heurter jamais son cours. Sans faire

qu’il se brise en tombant dans un cours qui lui soit étranger ».

 

L’inspiration, incantatoire, mène la transe dans un retrait où désir convulsif, coruscant et flamme continuelle se livrent et s’atteignent d’abord dans la fusion, la confusion du désir et du jouir créatif, pour continuer de se laisser approcher dans l’éphémère poursuivi, corps-cri-mots tenus.

L’œuvre-vie de Matthieu Gosztola, et Ce masque particulièrement, œuvre à l’éclatement de formes pour exprimer le bouleversement d’un être. Bouleversement provoqué par la rencontre fulgurante de l’amour, dans l’éclatante et mouvante révélation de ses phares éclairant nos destinations dans la permanence de leurs signaux intermittents. « Cet éblouissement et cet émerveillement tenant tout entiers au fait d’avoir pu connaître l’autre, et au fait de continuer, jour après jour, nuit après nuit, cette connaissance, qui est tout ». Bouleversement provoqué par la survenue de l’enfant au sein du monde (« Se délivrer de nous, qui ne l’en aimons que davantage »). Bouleversement provoqué par la rencontre et le dialogue avec les œuvres d’art.

Magnanime et magnifique ode à l’état amoureux, à la Créativité (les masques du Musée du Quai Branly), le texte file l’inter- et l’intra-textualité dans un Livre-Bibliothèque dépositaire des voix impérissables des grands auteurs-créateurs, réactivés charnellement dans l’esprit vital où la pensée-corps respire et s’anime et dont les mots portent notre souffle comme le battement d’un cœur.

« Si certains artistes sont convoqués dans Ce masque, ce n’est pas ainsi parce que tout texte est, selon les mots de Julia Kristeva, “une mosaïque de citations”, résultant d’un processus à la fois mimétique et osmotique. Ce n’est pas parce que chaque écrivain “porte en lui ce que nous pourrions appeler un manifeste, au sens maritime du terme, c’est-à-dire une ligne de marchandises littéraires, culturelles accumulées au gré des pérégrinations”, comme l’écrit Catherine Le Borgne à propos de Jude Stéfan. C’est parce que ces artistes comptent pour moi, comme comptent des êtres chers. Comptent au point de muer, laissant tomber leur peau de présence virtuelle mais incandescente, pour faire apparaître, musicale et nue, la peau du poème (ainsi de Giraudoux dans « Les Masques », ainsi de Francesco Colonna dans « Le Passé (un hommage au devenir) » etc.) ».

L’art, comme l’amour, nous plongent, selon Matthieu Gosztola, en la vie. Nous renvoient « sans temps mort, à la beauté du monde. A la vie de la vie ».

Le vide est comblé – à l’instar de ces traits, organiques, et de ces figures comme totémiques, qui remplissent et animent intégralement et avec force allégorique la gravure de Martin Loeb, en première de couverture, où l’âme originelle, l’esprit primitif, retrouvent les affluents légendaires de l’« anima ». Le livre est habité. Le lecteur, sidéralement touché.

 

Murielle Compère-Demarcy

 

  • Vu: 3489

A propos du rédacteur

MCDEM (Murielle Compère-Demarcy)

 

Lire toutes les publications de Murielle Compère-Demarcy dans la Cause Littéraire

 

Est tombée dans la poésie addictive (ou l'addiction de la poésie), accidentellement. Ne tente plus d'en sortir, depuis. Est tombée dans l'envie sérieuse de publier, seulement à partir de 2014.

A publié, de là jusqu'ici :

Je marche--- poème marché/compté à lire à voix haute et dédié à Jacques DARRAS, éd. Encres Vives, 2014

L'Eau-Vive des falaises, éd. Encres Vives, 2014

Coupure d'électricité, éd. du Port d'Attache, 2015

La Falaise effritée du Dire, éd. du Petit Véhicule, Cahier d'art et de littératures n°78 Chiendents, 2015

Trash fragilité (faux soleils & drones d'existence), éd. du Citron Gare, 2015

Un cri dans le ciel, éd. La Porte, 2015

Je Tu mon AlterÉgoïste, éd. de l'Ecole Polytechnique, Paris, 5e, 2016

Signaux d'existence suivi de La Petite Fille et la Pluie, éd. du Petit Véhicule, coll. de La Galerie de l'Or du Temps ; 2016

Co-écriture du Chiendents n°109 Il n'y a pas d'écriture heureuse, avec le poète-essayiste Alain MARC, éd. du Petit Véhicule ; 2016

Le Poème en marche suivi par Le Poème en résistance, éd. du Port d’Attache ; 2016

Dans la course, hors circuit, éd. Tarmac, coll. Carnets de Route ; 2017

Poème-Passeport pour l’Exil, avec le poète et photographe ("Poétographie") Khaled YOUSSEF éd. Corps Puce, coll. Liberté sur Parole ; mai 2017

S'attèle encore. À écrire une vie, ratée de peu, ou réussie à la marge.

Publie en revues (La Revue Littéraire (éditions Léo Scheer), Poezibao, Phoenix, FPM-Festival Permanent des Mots, Traction-Brabant, Les Cahiers de Tinbad, Poésie/première, Verso, Décharge, Traversées, Mille et Un poètes (avec "Lignes d’écriture" des éditions Corps Puce), Nouveaux Délits, Microbes, Comme en poésie, Poésie/Seine, Cabaret,  …).

Rédactrice à La Cause Littéraire, écrit des notes de lecture pour La Nouvelle Revue Littéraire (éd. Léo Scheer), Les Cahiers de Tinbad, Poezibao, Traversées, Sitaudis.fr, Texture, …

Effectue des lectures : Maison de la Poésie à Amiens ;  à Paris : Marché de la Poésie (6e), Salon de la Revue (Hall des Blancs-Manteaux dans le Marais, Paris 4e), dans le cadre des Mardis littéraires de Lou Guérin, Place Saint-Sulpice (Paris, 6e), Festival 0 + 0 de la Butte-aux-cailles, Melting Poètes (Paris, 14e) ; auteure invitée aux Festival de Montmeyan (Haut-Var)[depuis août 2016] ; au Festival Le Mitan du Chemin à Camp-la-Source en avril 2017;  [Région PACA] ; au Festival Découvrir-Concèze (Corrèze) du 12 au 18 août 2018

Lue par le comédien Jacques Bonnaffé le 24.01.2017 sur France Culture :

https://www.franceculture.fr/emissions/jacques-bonnaffe-lit-la-poesie/courriers-papillons-24-jour-deux-poemes-de-front