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Brioche, Caroline Vié

Ecrit par Laurence Biava 24.09.12 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, La rentrée littéraire, Roman, Jean-Claude Lattès

Brioche, 28 août 2012, 250 p. 17 €

Ecrivain(s): Caroline Vié Edition: Jean-Claude Lattès

Brioche, Caroline Vié

 

Ce roman raconte deux histoires parallèles. La narratrice, critique de cinéma, raconte comment elle s’ennuie a l’école, elle raconte son premier enfant, et le pastel du papier peint de l’enfant en question. Le papier peint semble avoir été posé pour contredire le fait que « la maternité n’a apporté aucune satisfaction ».

La narratrice narre un peu de son enfance puis de son adolescence, sur lesquelles elle revient, au détour de quelques remarques posées finement, au cours du récit, avec parcimonie. On sait deux/trois mots de son mari, de son fils, du rédacteur en chef pour lequel elle produit et calque en élève appliquée des chroniques sur mesure. Elle raconte ses premières critiques, comment en « adepte des fanzines » elle s’applique à faire du bon boulot, comme lorsqu’elle était enfant. On y revient toujours : se juxtaposent au récit quelques scènes familiales. Des parenthèses, des ponctuations.

Caroline Vié narre surtout et avant tout une passion dévorante pour un acteur de cinéma, auquel elle écrit « Tu es celui sans lequel ma vie a cessé d’avoir du goût ». Puis « Tu m’as apporté cet épanouissement céleste que l’Enfant n’a jamais su me donner ».

Elle rêve à voix haute. Elle voue un culte à cet acteur, qui lui dit, lors d’un premier entretien cinéma : « Vous me plaisez ». C’est un compliment qui la chamboule. « Un mécanisme diabolique est engendré». Elle le rencontre à quelques reprises. Une étreinte fraternelle prolonge et encourage cette relation amoureuse platonique, tandis qu’elle continue de culpabiliser à l’idée de vendre du rêve à partir du « miel qui sort de la bouche des acteurs… ». Mais celui-ci est délectable…

Au fil des pages de ce récit très bien écrit, on sent monter cette crainte de tout perdre et de ne savoir consoler cet amour dévorant. Tout tourne absolument autour de l’aimé, de cet être insaisissable, avec souffrance parfois, dont on s’approprie avec délice le corps, l’image, que l’on tente, comme l’auteur, d’incarner du mieux qu’on peut, avec des images que l’on brosse, des visions que l’on essaye de retenir. Précisons que l’aimé n’a rien d’un sex-symbol, il n’a pas bonne réputation, il est visiblement enrobé. On fantasme un baiser, une brûlure à l’oreille. On s’approprie sa silhouette comme on le peut mais tout reste évasif, parfois pesant. On rêve d’endroits flous où le retrouver. Ce petit nom « brioche» lui vient de ses lèvres ourlées, dites « lèvres briochées ». « Tu ne peux pas admirer la façon délectable dont tes lèvres briochées détaillent chaque mot avec un appétit évocateur de toutes les gourmandises ». Cet homme dont on ne saura pas le nom est en quelque sorte cette figure idéalisée, ce deuxième enfant, cette gloire mystique, auquel on voue un culte, pour lequel on use des mêmes mots caressants, ce rêve fou que l’on envisage et qui vous console. Cet être sur lequel on se penche, que l’on idolâtre, parce qu’il vous valorise, vous « rend » beau. Mais l’insatisfaction est factuelle : objet de désir d’abord, la narratrice en souffrance fait, bien malgré elle, de son acteur un être « interdit ». De désir, on passe simultanément au stade du rejet : elle essaye alors de le remplacer, compensant le manque affectif par la rencontre avec des plus beaux hommes que lui. Des plus beaux hommes, en apparence, seulement.

Cette histoire, qui n’a rien d’une bluette pour midinette en mal de prince charmant, est belle, elle est racontée sur le ton du chagrin d’amour puis du chagrin d’amitié, ceux que l’on vit pour la première fois. On discerne et on sent plutôt deux fois qu’une une once de fragilité et de mélancolie derrière le ton plein d’humour. Caroline Vié, habile du verbe et de la phrase qui fait mouche, plante quelques garde-fous. Mais au-delà des parenthèses courtes bénies par un ton parfois familier mais pleines de sens, la manière d’évoquer l’instant présent enchante. Là où les sensations de l’amoureuse semblent multipliées par dix, on applaudit. Tout prend sens. L’attente amoureuse. La jalousie. Le paradoxe passionnel qui vous fait voir le verre à demi-plein ou à moitié vide. La distinction et la démesure du rêve à la réalité. Qui peut résister à la puissance de l’illusion, au pouvoir du rêve que confère la rencontre amoureuse ?

Ce que j’ai également aimé dans ce roman, ce sont les suppositions qu’il envisage, l’espoir qu’il fait naître. En revanche, il est des choses plus cruelles… Les pourtours de l’aliénation et la souffrance d’un amour qui n’est pas payé de retour, le désenchantement qui en découle sont clairement dessinés. Lorsque la vénération et la dévotion virent au sacerdoce (excellent passage sur « le miroir… »), le scénario est plus douloureux.

Au final, des lettres incandescentes sont écrites mais la narratrice ne parvient plus à regarder un film où il apparaît : « Te revoir sur un écran, mon amour, est plus que je n’en puis supporter ».

Grâce à son humour et cette langue facétieuse parsemée de comparaisons rigolotes, ce récit ressemble à un conte moderne. Il est plein de bons moments d’écriture, souvent limpides, parfois plus familiers, avec un bon tempo. Caroline Vié aime aussi les boutades, qu’elle envoie à la manière des confidences que l’on fait sur l’oreiller. C’est un bon premier roman tendre, sensible, touchant à souhait. Où l’on sent une âme blessée. Où les contours féminins qui y sont dépeints ressemblent surtout à des murmures, des secrets d’alcôve, feutrés. Strictement confidentiels. Filmés en plongée.

 

Laurence Biava


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A propos de l'écrivain

Caroline Vié

 

Caroline Vié, écrivain français, à l’origine journaliste de cinéma, puis de TV. Un premier roman : Brioche.

 

A propos du rédacteur

Laurence Biava

 

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Rédactrice

 

Titulaire d'une licence de lettres classiques, romancière, chroniqueuse littéraire auprès de BSC News, Unidivers.org, et Présidente de Collèges littéraires des Prix Rive Gauche à Paris et Prix littéraire du Savoir et de la Recherche. Deux romans parus : l’un,  en septembre 2010 Ton visage entre les ruines chez In Octavo Editions, l’autre en juin 2014 Amours mortes aux Editions Ovadia. Le troisième livre – Mal de mer -, Journal de Bord écrit en hommage aux victimes du tsunami asiatique de décembre 2004, paraît pour l’été 2015.
Enfin, un Recueil de Nouvelles Rive gauche à Paris – la Rive gauche en toutes lettres - initié par le Collège du Prix Rive gauche à Paris en 2013 ainsi qu’un quatrième livre En manque – troisième roman – paraîtront, selon toute vraisemblance, au second semestre 2016.

Ouverture d’un site littéraire personnel (site, pas blog) le 20 août 2015 pour la rentrée littéraire de septembre prochain.