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Bagdad, la grande évasion !, Saad Z. Hossain

Ecrit par Valérie Debieux 07.07.17 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Asie, Roman, Agullo Editions

Bagdad, la grande évasion !, avril 2017, trad. anglais (Bangladesh) Jean-François Le Ruyet, 384 pages, 22 €

Ecrivain(s): Saad Z. Hossain Edition: Agullo Editions

Bagdad, la grande évasion !, Saad Z. Hossain

 

Bagdad, année 2004, la ville est occupée par les troupes américaines, découpée en enclaves fortifiées, gérées pour les unes par les forces gouvernementales irakiennes, et pour les autres par les milices et les différentes communautés religieuses et/ou ethniques. Les rues sont le théâtre quotidien de la violence : attentats à la voiture piégée ou par kamikazes, balles de kalachnikov ou de sniper, tirs au mortier, lancers de grenades, personne n’est épargné. Il n’y a d’impunité ni pour les êtres ni pour les lieux.

En cette ville où l’horreur et l’indicible ont établi leur cantonnement avec, pour compagnons de route, l’alcool et la drogue, deux hommes, Dagr, ancien professeur d’économie à la reconversion professionnelle réussie, et Kinza, trafiquant d’armes notoire recherché par les soldats américains, tous deux

« pourvoyeurs en médicaments, ragot, diesel et munitions sophistiquées », viennent de mettre la main, par hasard, sur le capitaine Hamid, « un ex-As-Saiqa, la huitième division des forces spéciales de la Garde républicaine. Où il officiait comme maître expert en interrogatoires : ferme envers les traîtres du parti, particulièrement réputé pour son style inimitable, son sens unique de la belle ouvrage, un Mozart du tison, sans conteste le meilleur buteur de torture, un numéro 10 incomparable (ou un numéro 7 de légende). Cette Mère Teresa des culs-de-basse-fosse, ce rejeton moderne de Torquemada, était désormais entre leurs mains ». Lui trancher la tête, le vendre, le relâcher dans la rue, le torturer avant de l’abattre, le faire juger oui, mais par qui, les deux compères tergiversent sur le sort qu’il convient de réserver au capitaine Hamid. Celui-ci leur propose alors un marché :

« – Emmenez-moi à Mossoul, continua Hamid. Je vous révélerai le secret du bunker de Tarek Aziz.

– Une visite guidée, en quelque sorte ? demanda Dagr, soudain perplexe.

– Il est plein d’or, idiots : des lingots, des pièces. Je suis le seul survivant à en connaître l’emplacement.

– Vraiment ?

– J’ai servi dans son état-major particulier. C’est moi l’unique rescapé. Tous les autres ont eu des accidents bizarres ».

Il prononça ces mots d’un ton particulièrement satisfait.

« Tu le crois, cet abruti ? » fit Kinza en regardant son compagnon.

[…]

« Qu’est-ce que ça peut faire ? répliqua-t-il. Allez, on va à Mossoul ».

Et, là, l’histoire peut commencer, un authentique mélange des genres, incluant roman d’aventures, thriller, légende arthurienne, nouvelle philosophique, récit de guerre, avec des personnages singuliers, voire déjantés, sortis tout droit de l’univers des Marvell, Dumas et autres Graham Green :

« – Le colonel Bradley ? Ce cinglé de merde ? […] Ce maricón voit le fantôme de Saddam à tous les coins de rue. Pas plus tard que la semaine dernière, il a ordonné une frappe aérienne sur une maquette de tank. Putain ! En bois, pour l’amour du ciel ! Les JAM du quartier ont failli crever de rire. Maintenant ils installent partout des T-72 en papier mâché en espérant qu’on les bombarde ».

Et ce, sans oublier les victimes de la guerre, celles dont personne ne parle :

« – Les tragédies, mon garçon, les tragédies, fit la Mère Davala d’un ton léger. Des foyers détruits, des familles disparues, des amours perdues, des ambitions contrariées, un avenir détourné dans un bourbier sans boussole et sans nom. Que reste-t-il à dire, mes petits, quand tous les possibles ont disparu et la vie se réduit à quelques moments de conscience épars détachés du passé comme de l’avenir ? Bordés de grands silences, comme chez mes sœurs ici présentes. Nous souffrons ces silences impénétrables, l’absence de ces voix figées à jamais, et quand leur somme dépasse un certain seuil, nulle raison de parler ne s’impose. Ainsi va notre existence de laissées-pour-compte ».

Le roman de Saad Z. Hossain, découpé en trente-six chapitres – dont le titre du dernier chapitre, « Des oiseaux de paix », est à interpréter sans doute comme un message d’espoir –, avec un épilogue auquel viennent s’ajouter des notes explicatives, est un récit peu ordinaire : au fil des pages d’un réalisme très prenant, il emmène le lecteur à travers les rues de Bagdad, au milieu de la poussière, des cadavres, des ruines et du temps ; en érudit, il lui fait rencontrer d’étranges personnages, qui, chacun à leur façon, complètent l’épopée qui se dessine, en y ajoutant des touches d’histoire, d’humour ou des fragments de vie. Un ouvrage à lire absolument, au rythme soutenu, dont la page de remerciements ne devrait point laisser indifférent… Quant à la traduction de Jean-François Le Ruyet, elle est tout simplement grandiose !

 

Valérie Debieux

 


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A propos de l'écrivain

Saad Z. Hossain

 

Journaliste et romancier, Saad Z. Hossain est né en 1983 et vit à Dacca au Bangladesh. Il écrit régulièrement pour les 3 principaux journaux anglophones du pays, The Daily Star, New Age, et le Dhaka Tribune. Bagdad, la grande évasion ! est son premier roman. Il a été élu livre de l’année par le Financial Times.

 

A propos du rédacteur

Valérie Debieux

 

 

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Valérie Debieux a été Directrice adjointe, rédactrice et responsable de la communication sur les réseaux sociaux (septembre 2011-juillet 2014)

Rédactrice et responsable du secteur littérature suisse

Ecrivain et traductrice littéraire née en Suisse en 1970

Membre de l’Association des Amis de Jean Giono: http://www.jeangiono.org/


Le site de Valérie Debieux :

www.lagalerielitteraire.com