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Bad, Daniel Fazan

Ecrit par Valérie Debieux 04.11.15 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, Olivier Morattel éditeur

Bad, mai 2015. 136 p. 23 €

Ecrivain(s): Daniel Fazan  Edition: Olivier Morattel éditeur

Bad, Daniel Fazan

 

La Reine Hélène alias Lélène vit à Gonflens, dans le gros de Vaud. Elle a mis au monde un garçon pas comme les autres : «[…] On m’a dit tôt qu’il n’était pas commun. Ils ont employé ce terme qui ne fait pas peur. […] Mon enfant est vu différent par les autres et dénommé Benêt, Boffio mais surtout Badadia, le baptême local consacré aux idiots. J’ai fini par le nommer ainsi car plus personne ne l’appelle Bernard et je ne veux pas faire plus maligne que les autres. Veuve, elle porte seule le fardeau de son éducation : […] On fera ce qu’il faut si son papa nous a laissé assez d’argent. Bad a des gestes qui semblent gêner, de ces attitudes que les autres regardent, découvrent et auscultent. Ils sont lourds ces regards dans notre vie. […]Bad se distinguait alors de tout ce qu’il le différenciait déjà. […] Il a compté de ses yeux les allées et venues d’une ruche, abeille par abeille. Il s’est effondré après tant de chiffres devant la boîte en bois qui butinait ; il savait tout, m’a-t-il dit. Les traîtresses parmi les ouvrières ou butineuses.

Bad se démarque des autres : il a des facultés hors normes qui vont le propulser très rapidement sur les devants de la scène internationale. Bad est un scientifique de génie que tout le monde s’arrache. Dès lors, Lélène ne le revoit plus. Tant bien que mal, elle refait sa vie, avec un compagnon de fortune, un «ersatz» qui, au grand jamais, ne saurait être comparé à l’amour inconditionnel qu’elle porte à son fils. Le départ de Bad a laissé un vide abyssal.

Les années s’écoulent, la vieille dame se laisse envahir par l’amertume. Elle pense même que son fils ne fait aucun effort pour venir lui rendre visite. Le seul contact qu’elle a avec lui se résume à des cartes postales : «Et s’il mourait, le saurais-je ? Et si je disparaissais, qui pourrait lui apprendre cette nouvelle ? Je n’aime pas penser à ça. Bernard, malgré mes colères et ma vie changée, reste mon petit, la seule création de ma jeunesse. J’aurais aimé être adorée par ce garçon si spécial mais rien rien rien rien ne nous a rapprochés. Ses chiffres ont envahi son cerveau comme s’il avait attrapé un virus inconnu, sorte de maladie orpheline mais qu’il fallut entretenir, non éradiquer, ni même guérir. Tout était extérieur à l’affection, la tendresse, le retour sur investissement d’amour a été nul et totalement court-circuité. Plus je cherchais à me l’attacher plus il s’éloignait. A-t-il rencontré dans ses voyages et ses séjours un psy, un médecin de l’âme qui apaise sans guérir l’affection impossible de l’autre ? Un spécialiste de l’amour filial avorté ? Ou son père l’a-t-il détaché par sa mort de la notion de famille ? Je crois que dans toutes mes supputations ne se trouve pas la vérité. Les mathématiques ont remplacé et effacé toute autre valeur, il est comme un fou auquel il manque une dimension mais qui en possède une autre que personne ne peut acquérir en étudiant. Une sorte de force rare et unique qui n’est dispensée que par une maladresse de la nature. Bad est un monstre. Pourquoi voudrais-je m’y confronter, m’aligner en concurrence et rivalité tardives» ?

En cette histoire bouleversante, poignante, emplie de tendresse et d’humour, Lélène ne se cantonne pas à un rôle de mère esseulée, «abandonnée par son fils», mais surprend le lecteur par ses facéties : «Maman, qu’est-ce que tu es en train de faire ? J’ai peur pour moi que l’on sache trop que tu es ma mère. Tu pourrais me nuire dans la suite de ma carrière, à Stockholm».

Le cinquième ouvrage de Daniel Fazan met en relief la dissolution d’un tandem bien connu, celui d’une mère et de son fils, et ce, sous un angle très original, qui vient encore accentuer le sentiment d’isolement pouvant être éprouvé par une mère au départ de son fils. Un livre vivant, remuant, au texte parfois corrosif, conduit avec finesse et intelligence.

 

Valérie Debieux

 


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A propos de l'écrivain

Daniel Fazan 

 

Daniel Fazan, écrivain, chroniqueur et ex-homme de radio, poursuit son chemin d’écriture autour du goût de la vie. De fêlures en éblouissements, il raconte de manière particulière, dans ce roman, ce que qu’éprouvent les vivants. Mais quel regard perçant ! Quelles facéties et quelle poésie mêlées ! L’humour et la tendresse prennent le dessus. Le destin change si on le bouscule.

 

A propos du rédacteur

Valérie Debieux

 

 

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Valérie Debieux a été Directrice adjointe, rédactrice et responsable de la communication sur les réseaux sociaux (septembre 2011-juillet 2014)

Rédactrice et responsable du secteur littérature suisse

Ecrivain et traductrice littéraire née en Suisse en 1970

Membre de l’Association des Amis de Jean Giono: http://www.jeangiono.org/


Le site de Valérie Debieux :

www.lagalerielitteraire.com