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Automobile Club d’Egypte, Alaa El Aswany

Ecrit par Victoire NGuyen 05.12.14 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Moyen Orient, Roman, Actes Sud

Automobile Club d’Egypte, février 2014, traduit de l’Arabe (Egypte) par Gilles Gauthier, 541 pages, 23,80 €

Ecrivain(s): Alaa El Aswany Edition: Actes Sud

Automobile Club d’Egypte, Alaa El Aswany

 

Une histoire de l’Egypte pré-Nasser


A l’ouverture du roman, le lecteur assiste au départ d’un romancier, le double de l’auteur, vers sa résidence secondaire, loin de la ville tumultueuse du Caire. Parvenu à destination, il entend se reposer. Mais c’est peine perdue car aussitôt arrivé, il est dérangé dans son intimité par un couple aux allures pour le moins étranges. Ces derniers se présentent comme les personnages de son dernier roman :

« Monsieur, je vous prie de me croire. Je suis Kamel Hamam et voici ma sœur, Saliha. Dieu sait combien nous vous aimons. Ma sœur et moi sommes sortis de votre imagination pour entrer dans la vie réelle. Vous nous avez imaginés dans le roman. Vous vous êtes représenté notre vie dans tous ses détails puis vous avez mis cela par écrit. Lorsque la description d’un personnage parvient à un certain degré, celui-ci se met en quelque sorte à exister. Il passe de l’imagination à la réalité ».

Ainsi, après avoir brouillé la frontière entre la fiction et la réalité, l’auteur, satisfait de son méfait, entraîne le lecteur dans son roman. Mais la structure romanesque réserve elle aussi des surprises. Comme s’il était ému par le plaidoyer de ses protagonistes, Alaa El Aswany intègre dans son récit les versions de Kamel et de sa sœur. La typographie rend visible ces rajouts puisque les « récits » du frère et de la sœur sont mis en exergue par une police d’écriture différente. Cette mise en abyme a pour fonction d’enrichir le récit. Les apports des protagonistes en termes d’informations introduisent une dimension psychologique dans le roman. En effet, les personnages vivent les événements de l’intérieur. Ils deviennent les témoins d’une double histoire, la leur et celle de l’Egypte. Ils donnent corps au récit. Il n’y a plus de distance et le lecteur a plus de chance de s’attacher aux personnages d’une famille hors du commun.

En effet, le récit se focalise sur la famille d’Abdelaziz Hamam. Celui-ci était riche et puissant, mais ruiné il doit quitter la Haute Egypte pour venir travailler au Caire. Le lecteur le suit dans sa déchéance et dans ses diverses tentatives pour maintenir soudé le groupe. Cependant, le malheur frappe de nouveau et la famille se retrouve dans les tourmentes de l’Histoire…

Entre les rivalités fraternelles, l’asservissement de la femme au travers du mariage de Saliha, l’auteur retrace dans ces pages l’histoire de l’Egypte dans les années 1940. Il passe au crible les méfaits de l’Angleterre et sa mainmise sur le pays malgré l’indépendance octroyée en 1922. La figure de Mr. Wright, Président du Club Automobile, atteste cette survivance du colonialisme. Cependant, Alaa El Aswany repousse le manichéisme. Il préfère expliquer la dépendance de l’Egypte à l’Angleterre par l’inaptitude du roi Farouk à régner et par la persistance d’un système féodal régissant toute la structure sociale égyptienne. Il place alors au cœur de son roman le personnage d’El-Kwo, chambellan du roi accompagné de son homme de main, Hamid. A eux deux, ils asservissent les Egyptiens, sujets du roi et domestiques du Club automobile. Ils perpétuent la servitude et l’esclavage de leurs frères qui sont trop fatalistes pour vouloir se soulever. Mais c’est sans compter sur la détermination de Kamel ou encore d’Abdoune qui œuvre dans l’ombre jusqu’à l’explosion finale…

En conclusion, Automobile Club d’Egypte est un roman social à dimension historique. Il permet de comprendre la situation économique, démographique et politique d’une époque avant Nasser. Il donne aussi des clefs de lecture pour décrypter la situation présente du pays. Pour ce dernier point, il est judicieux de poursuivre le voyage avec la lecture des Chroniques de la révolution égyptienne paru en 2011.

 

Victoire Nguyen


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A propos de l'écrivain

Alaa El Aswany

 

Alaa El Aswany est né en 1957 dans la vallée du Nil. Il a exercé le métier de dentiste tout en menant en parallèle une carrière de chroniqueur et de romancier. Ses romans sont traduits en français et publiés chez Actes Sud. Automobile Club d’Egypte est son dernier opus, paru en 2014.

A propos du rédacteur

Victoire NGuyen

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Un peu de moi…

Je suis née au Viêtnam en 1972 (le 08 Mars). Je suis arrivée en France en 1982.

Ma formation

J’ai obtenu un Doctorat es Lettres et Sciences Humaines en 2004. J’ai participé à des séminaires, colloques et conférences. J’ai déjà produit des articles et ai été de 1998 – 2002 responsable de recherche  en littérature vietnamienne dans mon université.

Mon parcours professionnel

Depuis 2001 : Je suis formatrice consultante en communication dans le secteur privé. Je suis aussi enseignante à l’IUT de Limoges. J’enseigne aussi à l’étranger.

J'ai une passion pour la littérature asiatique, celle de mon pays mais particulièrement celle du Japon d’avant guerre. Je suis très admirative du travail de Kawabata. J’ai eu l’occasion de le lire dans la traduction vietnamienne. Aujourd’hui je suis assez familière avec ses œuvres. J’ai déjà publié des chroniques sur une de ses œuvres Le maître ou le tournoi de go. J’ai aussi écrit une critique à l’endroit de sa correspondance (Correspondance 1945-1970) avec Mishima, auteur pour lequel j’ai aussi de la sympathie.