Identification

Au lièvre Mort 3 + 9 = Bleu - Nouvelle revue de poésie

Ecrit par Matthieu Gosztola 23.07.12 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Revues

Au lièvre Mort 3 + 9 = Bleu - Nouvelle revue de poésie

Il faut saluer l’effort de Laura Vazquez et Virginie Girault pour faire vivre, vivre d’une vie d’audace et d’électricité soufflée sur l’échine du langage, de tout langage (trait, son y compris), l’innovante nouvelle revue de poésie multi-média titrée Au Lièvre Mort 3 + 9 = Bleu. C’est un « espace numérique d'expérimentations poétiques » qui « interroge notre rapport à la langue démultiplié ou radicalement modifié à la fois par les nouveautés technologiques et par les nouveaux usages de la technologie ». Ainsi, « se plaçant elle-même dans la mutation du support et du medium artistique, la revue […] est animée non seulement de lectures visuelles plurielles, mais aussi de lectures sonores. »

C’est dire sa richesse, son urgence, qui tient aussi au fait qu’elle est entièrement gratuite et disponible en ligne. S’y reporter, c’est plonger dans le vivifiant méandre d’innovations formelles et sonores, qui ont toujours trait à un pas de côté avec l’ordinaire de la prose et avec les conventions qui y sont rattachées, du moins eu égard à la doxa.

Cet espace sans limites qu’est Au lièvre mort, sans frontières autres que celles que lui confèrent notre regard, notre acte de feuilleter intense et hasardeux, vise à interroger notre rapport au langage, et à approfondir, de salvatrice façon (eu égard à notre époque douée de carcans en tous genres), nos questionnements :

qu’est-ce pour nous qu’un poème ? Qu’attendons-nous de la poésie ? Du langage ? De quoi le sens est-il porteur ? De quel monde, de quelle illusion – eau à laquelle les organes de notre regard sont intensément chevillés, bouches-ventouses posées dessus, langues dardant ? En quoi le sens peut-il absolument être ce qui excède une forme pour faire de cette forme une simple (mais il n’y a rien de plus complexe que ce « simple ») opportunité d’éveil, pour faire de cette forme les deux silex qui se frottant l’un l’autre font naître l’étincelle qui est aussi notre regard, comme né une nouvelle fois, redonné à lui-même ?

Plusieurs voix particulièrement se détachent du second numéro récemment paru de la revue : Aurore Soares et son halètement tout à la fois inquiet et ludique ; Clara de Asís et la pesanteur bleue de son langage pictural en prise avec les racines de la terre ; la douleur vivante, habitante et habitée, versant du sensible, de Virginie Girault, qui prend les mots comme des possibilités de voyage(s) pour l’électricité insoluble et inextinguible du corps ; l’effroi rupestre et ceint des formes toujours s’évanouissant – comme le sourire du chat du Cheshire – du Cri de Munch de Cendres Lavy etc.

Et surtout Ana Orozco, dont sont donnés à pétrir avec les mains de l’imaginaire, de l’entendement et d’abord du regard (les petites mains du regard) des bouts (tout vibrants) du Journal des Faiblesses (d’abord publié sur Internet à l’adresse suivante : http://journaldesfaiblesses.over-blog.com/). Lire Ana Orozco… – et il faut écouter aussi la dégringolade aigue sur place dans le rouge, dégringolade dans le rouge de l’imaginaire conquis, dégringolade surprenante des poèmes, mâchés et redonnés dans la salive du partage (qui est d’abord l’exhalaison de l’interrogation, du rêve, qui est d’abord le déploiement haché du frémissement du rêve) par Emmanuelle Phelippeau-Viallard et Jeanne Vitez ; il faut écouter, écouter, écouter : des extraits du « Journal des Faiblesses » ont été magnifiquement portés en voix et sur scène à Paris en décembre 2011 et janvier 2012.

Lire Ana Orozco, c’est entrer dans la danse cahotée des couleurs, les boire à pleine bouche et boire leurs bouches jusqu’à la gorge, jusqu’à leurs langues, avec, gardées comme des trésors sauvés du courant du sens, leurs dents comme des épines dans les yeux qui agrandissent le regard, le distordant, au point de faire que les choses vues tombent au-dedans de soi, les « choses » devenues filaments de pâte de couleur très vive coulant par l’œsophage jusqu’au ventre noué-dénoué, noué-dénoué, en même temps que les choses tombent au-dedans d’elles-mêmes, dans un geste infini qui ouvre sur l’infini.

Ce mouvement nous amène à vivre notre lecture, et non plus à faire qu’elle advienne, comme simple acte. Et à la vivre dans une violence. Une violence qui est d’abord la violence du ressenti. C’est la violence de l’appropriation puis de la digestion du suc et des muscles d’un univers.

Lire Ana Orozco, c’est mordre les mots  et en arracher la couleur, par éclats, qui est toujours un bruit pour l’au-delà des choses.

Lire Ana Orozco, c’est faire l’expérience de l’expérience comme indépassable, comme insaisissable ; l’expérience : ce qui, pour l’auteur, nous cloue à la vie dans le cœur de l’enfance, alors même que nous ne reculons pas, que nous sommes emportés en avant. Dans l’ « Avant ».

Lire Ana Orozco, c’est tomber dans le sommeil des mots avec les mots, dans le sommeil des images avec les images – mouvement d’un lent bercement doux qui soudain, sans crier gare, bascule dans le rouge. Le rouge désappris : ni tout à fait le rouge du sang, ni tout à fait le rouge de la peur ni tout à fait le rouge des entrailles : le rouge de l’âme en proie à l’absolu d’un être rivé à l’horizon de son désir et de son désir d’infini.

Mais pas seulement.

Le rouge de l’âme aussi en prise avec tout ce qui nous fait les craintes dans le corps, avec tout ce qui construit les dominos de nos sens dans le carcan de notre cerveau, – avec le ventre, avec le nombril, avec le doigt qui se pose (non pas doucement mais au point de presque se blesser) dans les interstices des murs lézardés (présents d’une présence tarkovskienne à chaque fois que les yeux se ferment au point de fermer la certitude), avec les dents qui tombent la nuit toutes seules pour au réveil, à chaque réveil, revenir à leur place, en somme avec tout ce qui en nous, tout au fond de nous, éveille la posture (de fil de fer debout mais torsadé) légèrement décentrée et floue de l’étrange qui est également l’autre nom – pacifié – de l’effroi.

Ana Orozco nous montre (elle écrit cela du cinéaste Bertrand Bonello sur le site de la cinémathèque mais cela convient parfaitement à son propre travail) le « film invisible qui enveloppe toute chose. Ce film, qui parfois se teinte de couleurs froides ou vives et pourtant reste invisible, c’est celui qui vient du regard qui vient du ventre. »

Avec ses mots et ses couleurs (ainsi le très vif, très beau et très étrange dessin intitulé « Docteur Green(e) »), Ana Orozco précise l’insaisissable.

 

Pour vous retrouver, plus vivant que jamais, Au lièvre mort : http://aulievremort.wordpress.com/

 

Matthieu Gosztola

  • Vu : 3270

Réseaux Sociaux

A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

Lire tous les textes et articles de Matthieu Gosztola

 

Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com