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Anatomie d'un instant, Javier Cercas

Ecrit par Marie Elora Bernard 04.06.13 dans La Une Livres, Actes Sud, Les Livres, Recensions, Espagne, Essais, Histoire, Récits

Anatomie d’un instant, Trad. Esp. par Aleksandar Grujicic et Elisabeth Beyer mars 2013, 480 pages, 10,50 €

Ecrivain(s): Javier Cercas Edition: Actes Sud

Anatomie d'un instant, Javier Cercas

 

 

Le 23 Février 1981, Javier Cercas a 19 ans et n’est pas encore un auteur reconnu. Ce jour-là, son pays connaît une tentative de coup d’Etat… Une habitude pour ce pays qui en a vécu une cinquantaine en deux siècles.

Cela l’aura marqué puisqu’en 2006, l’auteur reconnu – notamment pour Les soldats de Salamine – qu’il est devenu, décidera de faire de cet événement historique un roman. Il échouera et l’avouera :

« Incapable d’inventer ce que je savais de l’événement pour tenter d’en illuminer la réalité par la fiction, je me suis résigné à le raconter ». C’est ainsi qu’il va une nouvelle fois disséquer une fracture de L’Histoire, cette frontière entre le bien et le mal, les gentils et les méchants, pour nous offrir Anatomie d’un instant, œuvre qui court sur plus de 400 pages d’une rare densité.

Nous sommes le 23 Février 1981, à Madrid. Il est 18h21. Des hommes armés font de 400 députés autant d’otages. Tous vont se soumettre et se coucher à terre. Sauf trois, fermement décidés à affronter leur destin. Parmi eux, il faut compter sur Adolfo Suárez, homme de la transition et chef du gouvernement qui vient de démissionner. Ex-collaborateur du franquisme aussi. L’événement est filmé puis retransmis encore et encore sur toutes les chaînes de télévision, ce qui fera de ces hommes politiques des personnages de fiction. Javier Cercas en retiendra quelques-unes, notamment celles où apparaît Adolfo Suárez comme lorsqu’on le voit toucher le bras du général Gutiérrez Mellado, responsable du coup d’état.

C’est cela qu’écrit l’auteur : les infimes petites choses, les petits événements qui font l’Histoire. Ce coup d’état sera décisif : il sonnera ou non le glas de cette démocratie encore fragile. Franco est mort depuis six ans et les franquistes sont encore là, partout : dans l’armée, l’Eglise, le patronat…

Javier Cercas offre avec ce livre une véritable œuvre d’historien en disséquant précisément les images, en les agençant. Il décrit très minutieusement les circonstances qui favorisèrent ce qu’il appelle « le placenta du coup d’état », les caractères, les faits et gestes des principaux acteurs. Et il finit par rendre compte de l’échec du putsch grâce à l’intervention du Roi Juan Carlos et de ce qui en résulta pour l’Espagne, c’est-à-dire la consolidation de la démocratie.

Mais Anatomie d’un instant n’est pas qu’un essai puisque l’auteur s’implique personnellement dans le récit et dévoile petit à petit les liens secrets tissés entre histoire familiale et histoire nationale. Un livre magnifique qui non seulement donne à comprendre de l’intérieur la logique d’un coup d’Etat, et d’une des dates clefs de l’histoire politique espagnole.

S’il y en a qui ne connaissent pas, peu ou mal l’histoire récente de l’Espagne, ce roman pourra sembler difficile mais cette lecture en vaut la peine. On n’oublie pas comme ça une réflexion aussi vertigineuse sur le pouvoir et le courage qui se présentent parfois sous d’autres formes de celles qu’on leur attribue habituellement.

 

Marie Elora Bernard

 


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A propos de l'écrivain

Javier Cercas

 

Javier Cercas est né en 1962 à Caceres. Ses romans sont traduits dans une vingtaine de langues et ont connu un succès international. Après le retentissant Anatomie d’un instant publié en 2010, il revient avec son dernier opus Les lois de la frontière.

 


A propos du rédacteur

Marie Elora Bernard

 

Avec un goût immodéré pour la lecture depuis ma plus tendre enfance, j'ai un DUT Métiers du Livre et je suis chroniqueuse littéraire pour mon plaisir sur Lire Par Elora : http://lireparelora.wordpress.com.