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A propos de La reine Isabel chantait des chansons d’amour, Hernán Rivera Letelier

Ecrit par Claire Mazaleyrat 25.08.15 dans La Une CED, Les Dossiers, Etudes

La reine Isabel chantait des chansons d’amour, Hernán Rivera Letelier, Métailié, 1997, trad. de l’espagnol (Chili) par Bertille Hausberg, 202 pages, 10 €

A propos de La reine Isabel chantait des chansons d’amour, Hernán Rivera Letelier

Royaume de poussière

Que vaut la mort d’une vieille pute parmi la mort de tout un royaume redevenu poussière parmi les ombres ? Que valent des milliers de vies humaines, des épopées homériques de mineurs de fonds, les histoires d’amour et de nostalgie de tout un peuple quand celui-ci, dispersé par le vent et la fermeture des centaines de salpêtrières qui furent leur vie entière, n’est plus que la voix éraillée d’un poète déraisonneur dans une église remplie de fantômes ?

La nouvelle de la mort de la Reine Isabel, pute depuis ses onze ans dans les salpêtrières du Grand Nord chilien, s’annonce un matin, après le jour de paie, et fait rapidement le tour de la communauté des anciens mineurs et travailleurs misérables des navires du port. Pendant quelques jours, on organise pour elle des funérailles dignes de celles de la Gran Mama : on la pare, l’habille et la maquille pour une dernière représentation, on fabrique cercueil et couronnes mortuaires, on rassemble tous ceux qui de près ou de loin la connurent, on investit de force l’église, on la veille, et surtout on égrène les souvenirs d’une époque alors révolue, celle des temps du Salpêtre.

L’oraison funèbre que prépare le poète Artimon, voix épique de tout ce peuple désormais oublié qui fit l’histoire du pays et sa fierté révolutionnaire et industrielle, résonne dans le cimetière avant que ne se dispersent compagnons de misère et putes au grand cœur qui accompagnèrent la reine Isabel au cours de sa picaresque existence.

« Avec la mort et le départ de chacun de ces personnages, c’était la Compagnie qu’on voyait mourir un peu plus tous les jours. Mais si vous me pressez et me demandez le jour exact où cette compagnie a commencé à mourir, le jour précis où ces murs se sont mis à s’effriter, où les pin-up ont jauni et se sont décollées des cloisons des cabines, le jour où les corridos mexicains se sont mis à résonner, chaque jour plus tristes et plus lointains, le jour où les tourbillons de sable se sont mis à prendre possession du campement et la fine poussière de l’oubli à se déposer et à durcir sur toutes choses ; si vous parliez au lieu d’aboyer pour me demander, mes bons vieux copains, le jour précis où cette putain de solitude s’est mis à grimper le long des murs de la Compagnie, la dernière des salpêtrières du désert, je vous dirais sans hésiter une seconde que c’est le dimanche fatal où on a découvert la Reine Isabel morte dans sa cabine » (p.190).

 

L’incroyable et triste histoire de la candide Isabel

Le récit des funérailles se mêle aux souvenirs des exploits et aventures des personnages qui assistent à l’enterrement de la souveraine au grand cœur, ressuscitant une dernière fois l’existence d’un peuple qui n’existera plus lorsque les dernières pages seront tournées, la compagnie fermée, ses travailleurs dispersés. Car la femme qu’on enterre est à elle seule une allégorie de ce peuple qui la révère en ce jour triste de grande chaleur : née dans un de ces campements surgis dans le désert à la faveur de la ruée vers l’or blanc du salpêtre dans les premiers temps du siècle, abandonnée par sa mère avec son frère aux mains d’une tante qui les abandonnera aussi quelques années plus tard pour suivre le même chemin de perdition, grandie pieds nus dans le sable et la misère, elle chante d’abord des chansons d’amour tristes pour les mineurs imprégnés de nostalgie, avant de trouver plus lucratif l’usage de son sexe qui restera ouvert à l’infini besoin de consolation de ces célibataires désespérés pendant plus d’un demi-siècle. « Pute par vocation » et seule capable de l’abnégation, de la patience et de la tendresse maternelles dont ces pauvres hères ont tant besoin au cœur du désert le plus aride du monde, la Reine Isabel continue de chanter pour eux jusqu’à l’heure de sa mort, et devient figure de la Madone des salpêtrières, elle qui tremblait de honte devant les statues de la Vierge et n’osait rentrer dans les églises en dépit de sa candeur de petite fille. C’est donc ce portrait de pute au grand cœur, à l’image même de la putain de vie, aride et généreuse, des campements miniers, que la Reine Isabel incarne dans toute sa nostalgique ambiguïté, au moment de sa disparition. Le récit des heures glorieuses de la Compagnie est entrecoupé de chapitres évoquant la fermeture définitive à venir, voix prophétique qui renforce la dimension presque religieuse de cette légende dorée, baroque et nostalgique. Le présent et le passé se confondent dans une déploration de la grande beauté de fleur fanée, à l’image de ces fleurs du désert et jeunes cantinières de jadis qui attiraient des centaines d’hommes solitaires dans l’espoir d’une belle tendresse humaine. C’est cette générosité et cette poésie au cœur de la misère sordide et du travail épuisant des mineurs qu’incarne cette figure de femme qui meurt, rongée par un cancer sous ses oripeaux flamboyants.

 

La complainte des filles de joie

Epopée nostalgique des temps héroïques du salpêtre et de la lente agonie de son peuple, le récit est porté par des figures vieillissantes de personnages burlesques et truculents. Cheval Indien, au corps tout entier grêlé de taches, L’Astronaute qui collectionne les montres et observe les astres, se nourrissant de soupes d’épluchures, rendu à demi fou par l’immense solitude du désert ; Petit Bourrin, nain contrefait doté d’une verge éléphantesque et incasable, qui cause le désespoir de sa vie par sa démesure mais lui permet par l’exhibition de gagner de quoi boire ; le Poète Artimon qui déclame en chaque occasion des vers boursouflés et lyriques, entremêlés de jurons, célébrant ses compagnons mineurs et les femmes qui les accompagnent ; le Curé, le vieux Fioca, L’homme de Fer d’une force légendaire, mais perclus d’hémorroïdes « de la taille d’une noix ». Les femmes, surtout, font l’objet de descriptions savoureuses, amoureuses. Il y a L’Ambulance, énorme et toute de blanc vêtue, amie de cœur de la Reine Isabel qui organise avec autorité ses funérailles. Miss Baratin, théâtrale, capable de faire croire à tous les hommes qui passent dans son lit à couvre-lit safrané qu’il est un véritable étalon capable de la faire jouir comme elle n’a jamais osé l’imaginer ; la virile Dure à cuire qui lit des bandes dessinées jusque pendant ses heures de travail, par-dessus la tête du client, et imite le langage et les manières des super-héros dont elle suit les aventures ; la triste Bas du Cul de pauvre renommée, l’héroïque Deux virgule Quatre qui doit son sobriquet à sa participation active à une grève ayant permis une augmentation de deux virgule quatre pour cent des salaires, où elle se donna à crédit à tous les grévistes, noircissant de grands cahiers d’acomptes en soutien à la cause. Si leur geste héroïque autant qu’érotique en fait des personnages hauts en couleur, le sordide n’est jamais absent des récits de leur existence : Fleur de Miche et Nuit d’Enfer se réveillent au matin après une biture phénoménale, l’une découvrant dans la rosette de son anus le doigt enfoncé d’un mauvais coucheur qui l’a baisée gratis en profitant de son ivresse ; les pauvres débutantes ne tiennent pas toutes la cadence des jours de paie, et la pauvre Fantômette finit à l’hôpital après sa rencontre avec Petit Bourrin. L’humour et la tendresse ne passent pas sous silence la triviale existence des brocs d’eaux corporelles dans les cabines, évitant aux putes de perdre du temps en gagnant les toilettes après chaque client, les odeurs et les bizarreries des clients, la vie de chienne de ces femmes qui passent d’une compagnie à l’autre en traînant leurs maigres ressources.

Mais le mélange des registres contribue à donner profondeur et vérité à ces personnages grotesques et monumentaux, à la démesure de leur existence et de leurs hauts faits.

« Des gaillards qui, au beau milieu du désert, torse nu sous le soleil le plus ardent de la planète, broyaient des étoiles comme autant de poux, assénant de toutes leurs forces de grands coups de masse de vingt-cinq livres. Des sauvages capables d’utiliser la dynamite aussi bien pour retourner une montagne que pour s’arracher un chagrin d’amour en même temps que les tripes si ça les bassinait trop. Des vieux dont le regard terrible gardait le reflet des massacres des mineurs du salpêtre comme de gigantesques crépuscules sanglants, et qui, l’air de rien, portaient la mort en bandoulière dans la courbe de leur coutelas d’acier. Et cette extraordinaire, cette courtisane au grand cœur, cette pute héroïque, s’occupait de ces brutes, les berçants dans son giron comme de grands enfants sans mère »(p.50).

C’est la valeur qui anime ces figures en dépit de leurs ridicules et des détails sordides de leur existence, faisant du récit, comme dans les autres romans d’Hernán Rivera Letelier, un hymne au peuple des salpêtrières, l’âme même du pays. Courage de ces travailleurs de force qui ont survécu à tous les désastres, et jusqu’au Coup d’Etat évoqué en filigrane du récit par la violence brutale et sans tendresse des militaires. Tendresse increvable des femmes qui apportent aux hommes le réconfort et parviennent, dans leurs cabines misérables, à les faire encore rêver d’amour.

L’humour contribue à la force dévastatrice de ces hommes et de ces femmes qui imposent leur ordre à celui des Compagnies. On vit dignement de la prostitution, et on force les portes de l’église en grand cortège, pour enterrer une amie. Sous les regards médusés du prêtre et des paroissiens bien-pensants, une dizaine de putes font irruption en grande tenue de deuil dans le temple du Seigneur en menaçant de se déshabiller publiquement si on ne donne pas une oraison digne de ce nom à la Reine Isabel. On ne suit pas les règles du football, mais on invente des parties de pichanga homériques :

« Les trois cent quatre-vingt deux ouvriers de la compagnie y ont pris part et le reste de la population, soit environ cinq cents personnes, supportait et faisait la claque au bord du terrain. Pendant la partie, les joueurs entraient et sortaient comme dans un moulin, s’écroulaient épuisés dans le rond central pour se reposer ou s’arrêtaient pour parler boulot à l’entrée de la surface de réparation, tout ça dans un désordre indescriptible. A un moment donné on a compté jusqu’à soixante-douze types par équipe. (…) Les gros, les asthmatiques, les bossus, les boiteux, les manchots et les borgnes ont pris part à lapichanga. On a même vu un vieux mineur qui avait perdu la jambe dans un accident, essayer de frapper la balle avec une de ses béquilles de bois dans la cohue. Des femmes pénétraient sur le terrain avec de grosses cruches de ulpo tentant de ranimer leur mari, terrassé par la fatigue. Le résultat final a été un retentissant zéro à zéro » (p.108).

L’humour contribue à cette tendresse pudique qui irradie le texte, et caractérise si bien la reine Isabel. Tout le récit semble calqué sur les paroles mélodramatiques des corridos mexicains et des rancheras tant aimés des prostituées, chansons éminemment nostalgiques qui évoquent des amours fatales et impossibles, des nostalgies déchirantes et des  amants blessés. Le lyrisme a cours avec autant de naturel que le burlesque, car l’écriture de Letelier brasse la vie entière d’une communauté, dans sa splendeur et sa misère. Comme chez le maître Garcia Marquez, le sordide n’est jamais que le revers d’une réalité onirique, le réalisme qu’une des multiples facettes d’une réalité profuse et poétique, qu’embellit le sourire triste d’une vieille pute entrant candide dans une église un jour de grand soleil. Splendeur et misère des travailleurs du salpêtre.

La grossièreté et la familiarité font entrer le lecteur de plain pied dans cet univers peuplé de brutes, de truands et de « petits oiseaux du désert », aux foulards criards, qui chantent des chansons d’amour en faisant des passes. Le mélange des registres et des tons contribue à dire la richesse de cet univers encore vivant dans la mémoire, que la voix du narrateur, parce qu’elle interpelle fréquemment le lecteur et le mêle à cette geste grossière et sublime, ranime et fait vibrer.

 

Donner un nom, écrire une histoire

Chacun des personnages acquiert, en arrivant dans la Compagnie, un sobriquet : cette habitude, si elle contribue à donner à chacun une place et une histoire dans la communauté des salpêtrières, confère aussi son aspect épique au récit, et entraîne le lecteur d’histoire en histoire. Car tous les surnoms viennent d’une anecdote plaisante ou effrayante, scabreuse ou étonnante. Non sans de graves prémonitions qui dotent l’histoire de sa dimension tragique. C’est par ironie que la Reine Isabel, déchue avant d’avoir conquis sa royauté, avait hérité de ce surnom trop grand pour sa modestie ; mais sa générosité lui confère un empire plus grand encore que ce que le sobriquet laissait percevoir, et elle apparaît comme la très catholique figure d’une monarchie salpêtrière, fondée sur l’humilité et la communauté de destin de ses habitants.

La tâche du narrateur est précisément de ressusciter une dernière fois ces histoires individuelles pour ajouter à la grande fresque historique qu’initie ce roman, et que continueront tous les récits de Letelier, un nom, une anecdote, un bout d’histoire – presque nationale. La dimension incantatoire, magique des noms, donne à leur récitation une dimension liturgique : en énumérant les noms des compagnies minières, la poétesse Gabriela Mistral, dont le poète Artimon a patiemment recopié la Cantate des compagnies salpêtrières abandonnées, redonne brièvement vie à ces centaines de lieux à noms de femmes, hantés par la présence muette des fantômes du temps jadis, permettant que la force des noms brandis à bout de souffle par les lecteurs à venir n’éteigne pas le souvenir de tout un peuple. Alors que la narration parallèle à celle des funérailles prophétise la fin de la dernière des compagnies de salpêtre, il s’agit de laisser dans la mémoire des hommes les traces d’un monde qui va définitivement disparaître.

La fable apparaît comme le lieu de cette résurrection, mêlant à des faits véritables des cas, comme dit Cheval Indien quand il raconte des fables folles. Anecdotes qui ressuscitent des personnages disparus et redonnent un peu de magie à ce monde de ruines, rongé par la poussière, dont on assiste à l’enterrement.

« Tu emportes avec toi cette chose tendre et terriblement humaine qui a rendu possible la grande épopée du salpêtreé » (p.196), dit le poète Artimon à la dépouille de la Reine Isabel. Malgré la dureté minérale de cette existence de labeur et de misère, Hernán Rivera Letelier ne cesse de chanter la mémoire d’une communauté humaine, si fortement ancrée dans le cœur des célibataires ténébreux qui ont peuplé le désert, que le démantèlement des mines et des campements désole plus encore ses anciens habitants, qui emportent avec eux dans leur nouvel exil « les plaques portant le nom des rues (…), les traverses des portes pour emmener le numéro sentimental de leur maison (…), les bancs en ciment de la place (…), les jeux pour enfants (…) ». La tristesse de chanson sentimentale mexicaine qui imprègne ces pages ne sombre pas dans le registre du mélodrame d’opérette, grâce à l’humour qui enveloppe pudiquement l’évocation tendre de ces personnages.

L’image du cirque ou du carnaval, de ses phénomènes de foire et grimages excessifs, monstres humaines et fous du désert, surgissent à toutes pages, avec le naturel propre aux miracles médiévaux et aux univers bâtis par le réalisme-magique. Car le désert d’Atacama est le lieu de tous les possibles, de ces existences picaresques fertiles en mirages et en miracles, en conversions soudaines et en enlèvements romanesques de jeunes filles. Le désert d’Atacama n’existe peut-être plus que comme trame d’un récit onirique et scabreux, peuplé d’êtres lubriques ou brutaux, sentimentaux ou maladivement esseulés.

Le récit est porté par une urgence, qui empêche le sentimentalisme niais : il ne s’agit pas seulement d’inventer une fin heureuse et fantaisiste à ces contes de bonnes femmes, à l’image des fins possibles de petit Bourrin, devenu clochard misérable à Antofagasta ou tenancier d’un bordel où il serait choyé et dorloté comme un gros matou par une tenancière à la mesure de sa verge de phénomène de foire. Ces deux fins également possibles ne permettent pas seulement d’atténuer la violence du monde, mais de donner un sens à ces existences avant l’oubli, de faire fleurir le désert une dernière fois – et ce ne sera pourtant que la première avant les nombreux romans de l’auteur chilien, chantre des salpêtrières et créateur d’un univers onirique et drôle, tendrement peuplé de figures ô combien humaines. Le Grand Nord chilien et ses fantasmatiques mines abandonnées devient le lieu d’une mémoire nationale, mais aussi et surtout d’une création romanesque, acquérant autant de réalité que Macondo ou santa Maria, et substituant à l’oubli triste et creux de notre époque sans histoire et sans tendresse une autre réalité, mythique et majestueuse, riche de toutes les existences possibles de personnages infinis.

 

Claire Mazaleyrat

 

 

Hernán Rivera Letelier est né en 1950 à Talca, il a toujours vécu dans le désert d’Atacama. Longtemps mineur dans des compagnies salpêtrières, à la fermeture de la mine « Pedro de ValdiviaI », il émigre à Antofagasta, il a 20 ans et suit des cours du soir pour apprendre à lire et à écrire, puis fait des études secondaires. Son premier roman, La Reine Isabel chantait des chansons d’amour (1994) a reçu le Prix de Littérature du Conseil National du Livre, récompense qu’il a obtenue aussi en 1996 pour Le Soulier rouge de Rosita Quintana, confirmant ainsi son talent et sa voix exceptionnelle au sein de la littérature chilienne des années 1990 (source. Ed. Métailié).

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A propos du rédacteur

Claire Mazaleyrat

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Née en 1981, j'ai enseigné plusieurs années en région parisienne et vis actuellement à Oran, en Algérie.

Je m'intéresse évidemment à la littérature, française et étrangère, contemporaine. Je suis particulièrement attachée à la littérature sud-américaine, et à la littérature maghrébine, du fait de ma situation géographique. J'écris des articles de critique plus proches de la chronique de lecture subjective que de la critique académique sur mon blog.