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A propos de "Inceste" d'Anaïs Nin, par Cyrille Godefroy (2)

Ecrit par Cyrille Godefroy 28.06.17 dans La Une CED, Les Dossiers, Etudes

Inceste, Anaïs Nin, Le Livre de Poche, 2002, trad. Béatrice Commengé, 544 pages, 8,60 €

A propos de

 

Le chevalier royal et autres chimères amères

Début 1933, Nin croise la route d’Antonin Artaud, le poète tourmenté et opiomane, « l’homme qui a inventé de nouvelles dimensions dans le domaine des sentiments, de la pensée, du langage ». Elle est plus fascinée par son imaginaire qu’attirée physiquement à l’instar de ses débuts avec Miller : « Je désire seulement une communion de nos esprits ». Ceci dit, le moment venu, elle n’oppose aucune résistance aux assauts de poésie libre de ce « paquet de nerfs enchevêtrés » : « Il m’a embrassée avec fougue, férocement, et j’ai cédé. Il mordait ma bouche, mes seins, ma gorge, mes jambes. Mais il était impuissant ». Artaud désire encore, mais son corps, pollué par le laudanum, flanche.

À chaque saison éclot un nouvel amour. Durant l’été 33, Nin renoue avec son père qu’elle rejoint dans le sud de la France. Ce père qui, lorsqu’elle était enfant, s’enfermait avec elle dans la salle de bains et la photographiait nue. Clichés, fessées et tentation. Les retrouvailles s’ouvrent sur un dialogue décomplexé, prélude à l’inceste :

– J’ai aussi rêvé de toi.

– Je n’éprouve pas envers toi des sentiments de père.

– Je n’ai pas non plus le sentiment d’être ta fille.

– Quelle tragédie ! Qu’allons-nous faire ? J’ai rencontré la femme de ma vie, l’idéal, et c’est ma fille ! Je ne peux même pas t’embrasser comme j’aimerais le faire. Je suis amoureux de ma propre fille !

– Tout ce que tu éprouves, je l’éprouve aussi.

Les mots précèdent les actes censés libérer Nin de son complexe d’Électre : « Son visage extatique et moi folle de désir de m’unir à lui… ondulant, le caressant, me collant à lui. Son orgasme fut terrible, de tout son être. Il s’est vidé tout entier en moi… et mon consentement était sans limite, de tout mon être, avec seulement ce noyau de peur qui m’a empêchée d’éclater dans un suprême orgasme ». Les rapprochements charnels s’enchaînent jour après jour, nuit après nuit, toujours plus flamboyants, avec pour seule morale la recherche du plaisir, avec pour seul horizon la jouissance d’être désirée. Jouissance royale puisqu’il s’agit cette fois-ci du père : « Ce fut une véritable orgie, il me prit trois ou quatre fois sans s’arrêter, sans se retirer – force, désir et jaillissement nouveaux m’inondant comme des vagues successives ». La légèreté préside à leurs insolites et peccamineux transports : « Nous avons ri de notre grande consommation de mouchoirs ». Mais sous les rires, le malaise couve.

Certes, Nin prend goût à l’effervescence des sens : « J’aime la confusion qui règne dans ma tête, parce que ce tourbillon de sentiments me trouble et me fait perdre le contrôle de moi-même ». Tomber amoureuse la transporte et la ravit littéralement : « Je ne connais pas d’extase comparable à celle d’un amour nouveau ». Pour autant, une fois la phase d’idéalisation et d’énamoration révolue, cette farandole amoureuse pose de nombreux cas de conscience à l’ensorceleuse au visage inca. Les travers de l’être aimé remontent inexorablement à la surface, suintent comme le pus d’une plaie récente. Chaque relation se révèle bancale, insatisfaisante, décevante. Celle au père ne fait pas exception. De plus, ses idylles clandestines l’obligent à mentir, à ménager les susceptibilités : « Mon harem me donne beaucoup de travail – afin de les rendre tous heureux ». Chacun de ses partenaires réclame l’exclusivité. En vain. Assoiffée d’extase, Nin n’en chérit pas moins sa liberté : « Le besoin d’indépendance est plus fort que mon amour. L’amour et ses chaînes ».

 

Le chevalier soignant et autres menus sacrilèges

Troublée par la culpabilité corrélative à ses ébats incestueux et par la confusion engendrée par ses multiples liaisons, Anaïs Nin prend contact avec l’ancien disciple de Freud, Otto Rank, et se lance, diable au corps, dans une seconde analyse. Nin se grise à l’avance de cette Comedia dell’arte transgressive : « En fait, je vais voir Rank pour m’amuser ; j’y vais non pour résoudre, mais pour accroître, pour dramatiser mes conflits ». Coup de semonce, Rank est tout sauf un bouffon. Il pose deux préalables sine qua non à leur partenariat : d’une part, il exige qu’elle renonce à son journal qu’il considère comme un refuge contre-productif, une entrave à l’analyse. D’autre part, il lui demande de s’isoler quelques semaines, de vivre seule afin de désactiver la dynamique de confusion dans laquelle Nin est embringuée. Accro au journal et aux montées d’ocytocine, Nin panique, puis encaisse le choc, silencieuse. Matoise, elle accepte les conditions de Rank qu’elle s’empresse de contourner : elle quitte le domicile conjugal et loue une chambre d’hôtel qu’elle partage in fine avec Miller ; elle cède son journal à Rank mais amorce quelques jours plus tard un « carnet de notes » similaire au journal. Soulagée, Nin suit sagement son analyse. Elle est impressionnée par l’intelligence, la sensibilité et la pensée subtile de Rank. Admiration, cristallisation, rubicon. Cinq mois plus tard, en avril 34, la semence psychanalytique porte ses fruits : Anaïs a un polichinelle dans le tiroir. Petit hic : le père de « l’œuf de Pâques » n’est pas son mari Hugh Guiler mais Henry Miller, fouteur hors pair ! Le manège cornélien poursuit son cercle vicié. Il se complexifie encore un peu plus lorsque le maître en psychanalyse succombe à la parade de la reine de la psychologie : « Aujourd’hui, Rank s’est montré moins timide. Il m’a attirée sur le divan et nous nous sommes embrassés sauvagement, ivres ». Nin s’emballe derechef, telle une princesse délivrée par son prince charmant : « J’ai trouvé l’amour, l’amour, l’amour partagé ! » Seul bémol, le célèbre théoricien semble manquer de pratique : « Tous les ingrédients de la sensualité sont là, puissance, émotion, ardeur. Seule manque l’habileté de l’expert… Trop rapide, il est trop rapide, et si ignorant des réactions de la femme ». Qu’à cela ne tienne, la déesse de l’amour se propose de faire son éducation.

Le sexe d’Anaïs est une fêlure requérant d’être chauffée à blanc.

Qui est le plus à soigner dans l’histoire ? La femme artiste cédant à son désir, assouvissant sa soif infrangible d’amour, assumant sa féminité par-delà les convenances ou le thérapeute à demi-mort dans son sarcophage scientifique et théorique, calfeutré dans son savoir, couchant avec sa patiente afin que sa libido, jusqu’ici toute dirigée vers un travail de l’esprit, réinvestisse, dans un râle étourdissant, sa fonction primitive ?

Quoi qu’il en soit, le machiavélisme cannibale de Nin triomphe : « Rank a perdu la tête. J’en ai fait mon esclave, mais je ne suis pas devenue la sienne (grâce à ma frigidité) ». Aucun homme, aussi professionnel soit-il, ne résiste à l’hétaïre insatiable : « Puisque je ne peux pas avoir Dieu, j’aurai les analystes, que le monde considère comme des hommes-dieux ». Cette course aux amants semble sans fin : « Devrais-je aller voir Jung, afin de gagner un autre trophée ? Des trophées, et non la guérison ».

Pendant que Nin batifole et étanche une partie de ses fantasmes, Hugh, le mari polycocufié, se réfugie dans le travail et ferme les yeux sur les incartades de son épouse, espérant ainsi sauver leur mariage. En effet, Nin refuse de quitter un homme qui, sans faillir, lui prodigue son attention et lui assure sa sécurité matérielle. Par ailleurs, elle répugne à accoucher d’un enfant dont le père est son amant et qu’elle considère lui-même comme un enfant : « Henry est un amant, un créateur et un enfant – il n’est ni père, ni mari ». Ironie du sort, la frivole vénus déplore la légèreté de Miller : « Henry, lui aussi, m’échappe comme du sable. Rien à bâtir. Nulle part, je ne peux construire une relation vraiment forte. Henry est un vagabond pas un mari. On ne peut rien construire avec lui. Il est traître jusqu’à la moelle ». Aurait-elle pour autant vécu avec lui s’il s’était montré plus sage, plus responsable ? Il est permis d’en douter. Après six mois de grossesse et de tergiversation, Nin finit par avorter au forceps, dans le « sang et la douleur », entourée de son harem (Hugh, Miller, Eduardo et Rank) : « J’ai dit à mon enfant qu’il devrait se réjouir de ne pas être lâché dans ce monde où même les plus grandes joies sont teintées de souffrance, où nous sommes les esclaves des forces matérielles ». Tropique du cancer est publié deux jours après son avortement : « Voici une naissance qui m’intéresse beaucoup plus ». Nin s’est considérablement démenée pour que sorte ce futur chef d’œuvre, pour que Miller prenne confiance en son talent et en vive. Sans son apport financier (il est vrai siphonné dans la bourse de son mari), ce roman irrévérencieux n’aurait pas vu le jour de si tôt.

Dès lors, Nin s’éloigne peu à peu de Miller : « Et mon amour pour Henry qui meurt lentement, en douceur, sans drame ». Elle collabore aux travaux de Rank et le suit aux Etats-Unis où son indice d’infidélités et de mensonges explose : « Ce constant appétit d’amour, cette perpétuelle dépendance par rapport à l’homme ». Elle continue de jongler entre ses anciennes et ses nouvelles liaisons, disposition qu’elle justifie ainsi : « Ma folie c’est la jalousie. Il faut que j’y prenne garde. Que je vive, que j’élargisse mon univers, que je multiplie les amours, afin d’échapper à cette obsession ».

 

A suivre


Cyrille Godefroy

 

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A propos du rédacteur

Cyrille Godefroy

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Rédacteur

Ecrivain dilettante de 42 ans (pièces de théâtre, nouvelles, critiques littéraires). Fabricant d’étrange le jour, créateur d’irrationnel la nuit, semeur d’invraisemblance le reste du temps. Les mots de Beckett, Ionesco, Cioran, Tchékhov, Kundera, Bobin s’entrechoquent dans sa caboche amochée comme des cris en forme de points de suspension.

Ses publications : Tout est foutu, réjouissons-nous (L’Harmattan, 2015), Les vacances de Markus (Mon petit éditeur, 2014), Le jeu du désespoir (Edilivre, 2014), L’errance intérieure (La cause littéraire, 2014).